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Leur frère Franz, violoncelliste, mélomane fanatique, deviendra bientôt son ami intime et les tilleuls du château de Màrton Vàsàr (qui chacun portaient le nom d’un ami) recevront plus d’une fois la visite de Beethoven.

Là, quelle exquise réunion de jeunes filles et de jeunes femmes ! C’est à qui courra après M. de Beethoven, à qui le prendra par la manche pour lui faire écrire quelques notes sur un album. À titre de revanche, il demandera galamment que les jolis doigts des suppliantes lui brodent un mouchoir ou un col. Au milieu de ce parterre brille, comme une rare fleur, Juliette Guicciardi, sa future élève. Fille d’une Brunsvik, la petite provinciale récemment arrivée de Trieste est peut-être la moins bien douée de la bande, mais si séduisante par sa coquetterie de méridionale !… Et voilà que Beethoven s’éprend, il fait des rêves ; la particule van aidant, ne pourrait-il prétendre à la main de la jeune patricienne ? L’écouta-t-elle ? On n’en a pour garant que cette lettre sur « la magique enfant qui m’aime et que j’aime », où l’artiste dévoile son secret à un ami. Toujours est-il que les parents s’étant naturellement opposés à pareille mésalliance, on n’en parla plus. Juliette devint comtesse de Gallenberg.

Mais la blessure de Beethoven était cuisante. Vingt ans plus tard, racontant à Schindler les revers de fortune de Gallenberg et la visite que l’inconséquente Juliette lui avait rendue à ce propos, il se plaisait à répéter : « Qu’elle était belle encore ! » Comment se défendre d’une profonde pitié quand on lit, dans une lettre écrite la veille des noces de son rival, le 2 novembre 1803, ce cri de douleur contenue : « Ah ! qu’il est d’affreux moments dans la vie,… mais il faut les accepter. »