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TROIS ESSAIS


L’INQUIÉTUDE MORALE DE BAUDELAIRE


C’est le privilège des grands artistes d’avoir en quelque sorte deux existences. L’une est périssable est douloureuse : c’est leur vie réelle. L’autre est glorieuse et perpétuelle : c’est leur vie posthume. Baudelaire la connaît maintenant.

Sa carrière mortelle, d’abord heureuse et rayonnante, ne tarde pas à s’assombrir. La misère et la maladie, les tristesses et les rancœurs de toutes sortes l’assaillent, et ses dernières années offrent un des spectacles les plus lamentables qui soient, celui d’un homme de pensée réduit à l’impuissance de penser et gardant peut-être juste assez de lumière pour apercevoir son propre néant. Mais voici cinquante ans que la mort, la mort qu’il avait invoquée, est venue le délier de son corps (d’abord sa parure, puis son entrave), et, depuis lors, sa gloire n’a fait que grandir. Elle rayonne même si bien qu’aujourd’hui, lorsque nous nous retournons, nous