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temps à ce que l’espèce n’en soit point anéantie. Un instinct secret lui a sans doute appris que les digues élevées par le castor, coupant le flux naturel des rivières et des torrents, entravent la course naturelle du poisson au moment du frai. Incapable de se mesurer, elle seule, contre les tribus nombreuses de ses ennemis, elle travaille, en sourdine, à détruire leurs ouvrages. Comment elle s’y prend, c’est ce que nous verrons tout à l’heure.

Plusieurs fois, durant la nuit, Dent-Brisée s’était arrêté de nager pour examiner la berge, constater s’il y rencontrait assez d’arbres aux écorces tendres et décider s’il convenait de faire halte. Mais ici ces écorces étaient insuffisamment nombreuses. Là, c’était l’endroit qui n’était point propice à la construction d’une digue, et l’on sait que l’instinct d’ingénieur des castors l’emporte même sur l’attrait de la nourriture. Toute la troupe s’en rapportait, sur ce point, au jugement de Dent-Brisée, qu’elle ne discutait point, et personne ne songeait à demeurer en arrière tandis qu’il continuait à avancer.

Aux premiers feux de l’aube, on arriva à la partie du marais où Kazan et Louve Grise avaient élu domicile. Par droit du premier occupant, le terrain de l’ilot et celui qui l’avoisinait appartenaient sans conteste au chien-loup et à la louve. Partout ils avaient laissé des marques de leur emprise.

Mais Dent-Brisée était une créature aquatique et son flair, qui d’ailleurs n’était pas très fin, n’avait cure des créatures terrestres. Il s’arrêta juste en face de l’arbre creux qui avait servi de gîte à Louve Grise et à Kazan, et grimpa sur la rive. Là, il se dressa tout droit sur ses pattes de derrière et, s’appuyant sur sa large et lourde queue, se mit à se dandiner en signe de contentement.

Le lieu était idéal pour y établir une colonie. En