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Sa respiration n’était plus qu’un râle bruyant et saccadé. Le stylet du jeune élan avait pénétré jusqu’aux poumons. Cela, un chasseur un peu expérimenté l’eût aussitôt compris et Louve Grise, non plus, ne l’ignorait pas. En compagnie de Kazan, elle se mit à tourner en rond autour de l’ancien roi du Wild, en attendant le moment où il s’effondrerait.

Ce moment, pourtant, ne fut pas immédiat. Une fois, deux fois, dix fois, vingt fois, le couple famélique décrivit son cercle avide, au centre duquel le vieux taureau pivotait sur lui-même, en suivant du regard les deux bêtes.

À midi, le manège durait encore. Les vingt tours étaient devenus, sous les pattes de Louve Grise et de Kazan, cent, deux cents, et davantage. Par l’effet du froid, grandissant avec le déclin du soleil, la piste circulaire, tracée et battue sans trêve par les huit pattes du chien-loup et de la louve, devint pareille à une luisante lame de glace, tandis que le vieil élan, saignait, saignait, saignait toujours. Semblable à bien d’autres, ignorées, c’était une page tragique de la vie du Wild, qui achevait de se dérouler ; une lutte où le plus faible devait mourir, pour perpétuer l’existence du plus fort.

Une heure arriva enfin où, au centre du cercle de mort, inflexible et tenace, de Louve Grise et de Kazan, le vieil élan ne se retourna plus. Louve Grise et Kazan comprirent que c’était la fin et cessèrent eux-mêmes de tourner. Ils quittèrent la neige foulée et, se reculant un peu, s’aplatirent sous un sapin bas, en attendant.

Longtemps encore le monstre vaincu demeura comme figé sur place, en s’affaissant lentement sur son jarret replié sous lui. Puis, avec un râle rauque, que suffoquait le sang, il s’écroula enfin.

Kazan et la louve aveugle reprirent prudemment