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était là. Ainsi parla le président dont l’allocution aboutit à une condamnation en six jours de prison avec application de la loi Bérenger, et en 1.500 francs de dommages et intérêts.

Lonjumel. — Ce n’était pas cher.

La Brige. — Un cadeau !… C’est bien. L’incident clos, je regagne mes pénates, et qu’est-ce que je trouve sous ma porte ?… un avis de la Préfecture m’enjoignant de faire ravaler mon immeuble dans le plus bref délai possible, conformément à la circulaire sur le ravalement décennal. Je m’incline. Les maçons mandés, arrivent le lendemain vêtus de blanc, coiffés d’auges, hérissés d’échelles qu’ils appliquent puis escaladent, tandis qu’accouru sur leurs traces, le garde champêtre, hors de lui, leur crie à tue-tête d’en descendre ! En vain je tente de placer un mot, j’invoque l’ordre auquel j’obéis ; cet homme bien élevé m’envoie paître, me dit de boucher mon sucrier crainte que les mouches n’entrent dedans, et passant outre au préfet, qu’il ignore, dresse contre moi procès verbal au nom du maire, qu’il représente. Le pis est que les maçons ayant battu en retraite, j’étais, six semaines après, poursuivi de nouveau à la requête de la Voirie, pour infraction aux ordonnances sur le ravalement des maisons. Les nerfs commencent à me faire mal. Lettres, réponses, répliques, ripostes. Démarche auprès du maire qui ne connaît qu’une chose : l’intérêt de la localité ; puis auprès du préfet qui n’en connaît que deux : la salubrité et l’hygiène. Je m’emballe. Le préfet tire un cordon de sonnette et dit à son garçon de bureau : "Mettez monsieur à la porte." Energiquement déterminé à n’en avoir pas le démenti, je rapplique d’une traite à la mairie où je tombe sur le garde champêtre qui m’accueille par ces mots : "Bandit !… Quand aurez-vous fini d’assassiner le peuple ? " J’apprends alors qu’en mon absence, une ardoise, une deuxième ardoise, échappée au toit paternel, s’était venue planter comme une bêche dans le cuir d’un marchand de quatre-saisons qui ahurissait le quartier en hurlant : "Les pommes de terre ! " sous prétexte de les crier ! — Et voilà, mon cher, où j’en suis. Retraîné en correctionnelle pour reblessure par imprudence (plus cette complication que la loi Bérenger va naturellement m’égorger de sa clémence à deux tranchants) ; deux fois en faute pour m’être deux fois incliné devant les institutions qui régissent le doux pays de France ; acculé à l’obligation de faire ravaler ma maison, sous peine de contravention, et de ne pas la faire ravaler, sous peine de procès-verbal ; conspué, haï, ridicule ; j’expie cruellement ma folle ambition, le sot rêve où je m’étais complu, de vivre en paix avec tout le monde en ne faisant de mal à personne, uniquement soucieux des poules de ma basse-cour, des cochons de ma porcherie et des iris de mon jardin.

Lonjumel, après avoir réfléchi. — Sans vouloir donner à tes… crimes plus d’importance qu’ils n’en ont, je te dois pourtant la vérité. Tu t’es mis dans un mauvais cas.

La Brige, l’œil au ciel. — Je me suis mis !!!… — Alors, c’est grave ?… sérieusement ?

Lonjumel. — D’autant plus grave, cher ami, que je cherche vainement dans toute cette histoire d’une limpidité de cristal, le je-ne-sais-quoi, ce petit rien du tout d’eau bourbeuse où l’astuce d’un bon avocat trouve toujours à pêcher un argument de la défense.

Mouvement de La Brige.

Lonjumel, avec éclat. — On n’innocente pas un homme qui n’a rien fait !… ou alors c’est très difficile.

La Brige. — Bref ?

Lonjumel. — Laisse-moi réfléchir. Je cherche.

Un temps. Puis :

Lonjumel. — Tu es assuré ?

La Brige. — Certainement.

Lonjumel. — Pour beaucoup ?

La Brige. — Pour une forte somme.

Lonjumel. — Ah. — Dis-moi ; tu parlais du bon Dieu, tout à l’heure. Est-ce que tu le connais ?

La Brige,