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Vous n’avez jamais eu de condamnations ?

La Brige. — Jamais.

Le président. — Ça m’étonne.

La Brige. — Je vous crois sans peine ; mais je suis un gaillard habile.

Le président, ironique. — Soit dit sans vous flatter.

La Brige. — Sans me flatter, en effet, puisque j’ai résolu le difficile problème de pouvoir, à trente-six ans, justifier à la fois et d’un passé sans tache, et d’un casier judiciaire sans souillure.

Le substitut. — Voilà de bien grands mots : mettons les choses au point. Vous n’avez jamais eu de condamnations, c’est vrai, mais les renseignements recueillis sur votre compte ne sont guère en votre faveur. Ils vous représentent comme un personnage de commerce presque impossible, comme une façon de Chicaneau, processif, astucieux, retors, éternellement en bisbille avec le compte courant de la vie. Les juges ne sont occupés qu’à trancher vos petits différends avec le commun des mortels, et les archives des commissariats regorgent de procès-verbaux dont votre nom fait les frais.

La Brige. — Monsieur, chacun, en ce bas monde, étant maître de sa vie, en dispose comme il l’entend. Pour moi, j’ai commencé par mettre la mienne au service de celle des autres, dans l’espérance que les autres s’en apercevraient un jour et me sauraient gré de mes bonnes intentions. Malheureusement, il est, pour l’homme, deux difficultés insolubles : savoir au juste l’heure qu’il est, et obliger son prochain. Dans ces conditions, écoeuré d’avoir tout fait au monde pour être un bon garçon et d’avoir réussi à n’être qu’une poire, dupé, trompé, estampé, acculé, finalement, à cette conviction que le raisonnement de l’humanité tient tout entier dans cette bassesse : "Si je ne te crains pas, je me fous de toi", j’ai résolu de réfugier désormais mon égoïsme bien acquis sous l’abri du toit à cochons qui s’appelle la Légalité.

Le prés