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luttez à proprement parler qu’avec vous-même.

Votre ambition et votre volonté forment l’unique moteur qui vous actionne. Si vous perdez un instant le contrôle que vous exercez sur elles, si elles parviennent à vous emballer, ce ne sera que par une rapide griserie qui n’annihilera point les avertissements donnés par l’organisme. Bref vous êtes tout à votre affaire. Combien différent sera votre état d’âme si devant, derrière, à côté de vous, travaillent d’autres muscles et d’autres cerveaux dont la présence inquiète et surexcite vos nerfs. Vous aurez beau les avoir étudiés, avoir mesuré déjà leurs forces, connaître leurs habitudes, leurs avantages, leurs faiblesses, vous n’en serez pas moins à leur merci. L’emballage auquel vous vous livrez alors est inspiré, et dirigé, pour une bonne part, non plus par vos muscles et votre cerveau, mais par les muscles et les cerveaux des concurrents dont la victoire menace la vôtre.

Il faudrait un grand sang-froid naturel et beaucoup d’expérience pour rester absolument maître de soi dans ces circonstances. C’est ainsi que l’on court le risque de se « forcer », expression populaire très suggestive. Se forcer, cela ne veut pas dire s’obliger à faire une chose, mais dépasser inconsciemment la limite des choses que l’on peut faire sans danger.

Je suis obligé d’insister sur ce point, car l’usage du concours, introduit à trop haute dose dans le système d’éducation physique que préconisaient nos précédents articles du Figaro, serait plein d’inconvénients. Ce système consiste à rendre le jeune homme débrouillard et apte à l’existence d’initiative, d’imprévu et d’endurance que lui offre le siècle en l’accoutumant à la pratique élémentaire de tous les exercices de sauvetage, de défense et de locomotion en usage dans le monde moderne. Cela ne peut pas se faire au concours, et si j’approuve, comme constituant une expérience curieuse et utile, la course des « Trois Sports » qu’organise notre ami M. de Lafreté, je souhaite pourtant qu’une telle tentative demeure exceptionnelle. En la généralisant, on s’exposerait à de fâcheux accidents.

Une autre expérience, sur laquelle on a passablement discuté en Angleterre et en Amérique — celle des six heures de sports variés en huit heures de temps, — n’aurait pas pu être menée à bien dans les conditions fixées, c’est-à-dire sans laisser de traces appréciables de fatigue, s’il s’était agi d’une série de concours. J’ai pu, durant cette expérience, ne pas me ménager et faire constamment de mon mieux au point de vue de la force et de la vitesse ; si j’avais eu, pendant six heures, des concurrents sur le dos, il m’aurait été impossible de m’en tirer sans dommage. Or ce qui importe (quiconque a bien voulu suivre l’exposé que j’ai fait de mes idées à cet égard en demeurera d’accord), ce n’est pas que le jeune homme soit à même de recueillir des trophées dans tous les sports, mais qu’il soit en état de les pratiquer tous et d’y dépenser indistinctement, selon l’occasion, les forces dont il dispose.

Pour cet apprentissage, peut-on se passer de toute concurrence et, d’une manière générale, doit-on espérer que l’être humain deviendra jamais assez avisé, assez soucieux de ses intérêts, de sa santé, de son bon équilibre mental, de son perfectionnement corporel pour n’avoir plus besoin d’émulation ? Non, cent fois non ! C’est une utopie ! C’est l’utopie fondamentale que les médecins et les physiologistes ont introduite dans l’éducation physique et contre laquelle il importe de lutter sans trêve parce qu’elle se présente sous des dehors séduisants et n’est, en réalité, qu’une prime à l’inertie et à la routine. Il faut, de toute nécessité, se mesurer avec quelqu’un ou avec quelque chose ; si vous n’avez pas de rival sur vos talons, ayez du moins, pour vous inciter, un record devant vos yeux.

Quel record ? Les Suédois, qui ne sont pas, à beaucoup près, aussi exclusifs que leurs disciples du continent, répondent : « Le vôtre. Mesurez-vous avec vous-même, cherchant chaque jour à gagner un pouce ou une seconde ; avancez prudemment sans manquer aux prescriptions de la science et sans vous inquiéter des exploits de votre voisin. » Le conseil est excellent, mais je ne pense pas qu’il puisse être appliqué avec suite par d’autres que par des professionnels, tant il exige de résolution et de ténacité quotidiennes. « L’exploit du voisin » est même, pour ceux-là d’ailleurs, un remarquable adjuvant et je ne vois pas comment les amateurs arriveraient à s’en passer. On doit au contraire connaître ces éloquents maximums qui constituent les « records du monde » et que détiennent les grands champions ; et je voudrais que dans un petit manuel de poche figurassent, à côté des chiffres atteints par eux, ce que j’appellerai les records moyens, c’est-à-dire les résultats auxquels peut viser un homme de moyenne force et de moyen entraînement. Vous entendez bien que je prends ici le terme record dans son sens le plus large englobant les ascensions des alpinistes et la marche d’un ballon en vingt-quatre heures, aussi bien que le kilomètre à pied sur la grande route ; toutes les manifestations de la vie sportive, toutes les formes de l’exercice devraient avoir place dans ce petit livre qui serait votre examen de conscience musculaire ; vous y inscririez sur les pages blanches vos propres chiffres, au hasard de ce qu’il vous serait donné d’accomplir. Que voilà un bon carnet ! Essayez-en, vous ne serez plus tenté de médire du record.

Pierre de Coubertin.

P. S. — Un aimable correspondant m’interroge sur l’anthropométrie : « Quelle place lui donnez-vous dans votre système ? » me dit-il ; et il ajoute que j’aurais tort d’en faire fi. Je n’en fais point fi du tout, dès qu’elle se tient aux cotés de l’hygiène, dont elle dépend. Il est fort utile de se mesurer : cela fait partie de la surveillance très complète et variée qu’on doit exercer sur soi-même et qu’il est tout à fait aisé d’exercer sans l’intervention du médecin auquel on facilite beaucoup, par là, sa tâche occasionnelle. Mais dès que l’anthropométrie devient — ce qu’elle est par exemple dans certaines universités des États-Unis — un véritable oracle, je n’ai plus pour elle qu’une médiocre considération. L’idée qu’il existe un homme absolument normal, dont nous pouvons établir le signalement externe et interne, en sorte que, prenant votre hauteur pour point de départ, on peut vous dire exactement le volume nécessaire de chacun de vos organes et tous les rapports proportionnels auxquels vous devez atteindre, — cette idée-là me parait déraisonnable. Et les applications que j’en ai vu faire à l’étranger m’ont prouvé qu’elle ouvrait volontiers la porte à une sorte de gymnastique charlatanesque aussi abusive qu’inefficace. — P. de C.