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de l’individu, et son succès dépend de l’état d’entraînement général de celui qui l’entreprend.

Il y a deux façons très opposées de comprendre le sport : on peut le traiter comme un dieu ou comme un esclave. Le traiter comme un dieu, c’était la manière grecque ; c’est, de nos jours, la manière anglaise. On se livre à lui ; on lui rend un culte quotidien ; on reçoit de lui des jouissances exquises et, à tout prendre, beaucoup plus saines et plus fortifiantes que n’en procurerait le culte de mainte autre divinité, mais qui en arrivent parfois à trop déborder sur l’existence et à la diminuer trop exclusivement. L’autre manière, qui fut celle de Rome, est plus rude et plus pratique. Elle ne s’attarde pas aux charmes du sport, mais en exige plus de services. Elle lui confie la garde de l’organisme humain considéré comme une forteresse dont il doit entretenir les remparts et approvisionner les casemates en vue des assauts à subir et des sorties à effectuer. Un raid est une de ces sorties.

On prépare une sortie non point en en faisant la répétition journalière, mais en tenant en éveil les troupes qui doivent y prendre part, au moyen d’exercices variés et intermittents. Et l’effort à fournir, le jour venu, est calculé de façon à ne pas épuiser les soldats, tout en tirant d’eux le maximum de ce qu’ils peuvent donner. C’est exactement le principe du raid appliqué à l’individu, et nous voyons par là combien la méthode d’entraînement qu’il comporte diffère de celle que suivent d’ordinaire les aspirants à tel ou tel championnat. Le championnat s’entoure de facilités artificielles : vêtements légers, heure favorable, terrain spécial ; le raid s’accommode des circonstances habituelles aussi bien que des obstacles imprévus. Le championnat représente l’art, et le raid, la vie.

Il va de soi que l’éducateur doit se méfier de l’un et de l’autre et craindre des abus particulièrement dangereux pendant l’adolescence. Toutefois, aucune branche de l’éducation ne va sans émulation ni concours, et de même que le championnat scolaire est un levier précieux pour développer la vie physique, de même le « raid scolaire » sera une source féconde d’énergie et d’endurance. Il n’a pas besoin, d’ailleurs, de revêtir pour cela un caractère d’intensité trop marqué ; sa plus grande valeur pédagogique réside dans son principe ; il est surtout bon de donner à un garçon l’habitude du raid, de lui apprendre à ne pas craindre l’effort dont l’occasion surgit devant lui brusquement à un détour du chemin. Cette habitude-là, on peut la lui inculquer de très bonne heure, et il est permis de croire qu’il y gagnera encore plus moralement que matériellement ; son caractère s’y trempera mieux encore que ses muscles.

Le gymkhana, plus anodin, est aussi d’une application plus aisée. On désigne sous ce nom des séries de concours, dont les uns sont agrémentés tout simplement de quelque difficulté plaisante qui les fait ressembler à l’ascension du mât de cocagne — par exemple, la course à âne ou à cheval, en tenant un œuf dans une cuiller, — mais dont les autres mettent en action l’agilité des doigts et l’esprit d’à-propos de façon aussi pratique qu’ingénieuse : telle l’épreuve qui consiste à gagner, au galop, un poteau où l’on desselle sa monture et d’où l’on revient, au trot, en tenant sous son bras la selle et la sangle, ou bien encore l’obligation imposée au cavalier d’ouvrir un pli qu’on lui a remis, de faire l’opération d’arithmétique dont les termes y sont inscrits et de refermer le pli pour le donner au juge à l’arrivée, le tout sans changer d’allure. Dans les gymkhanas, le cheval a joué jusqu’ici le principal rôle, parce que la mode de ces concours s’est surtout développée parmi les adeptes du polo. Mais on n’aperçoit pas pour quel motif les autres formes d’exercices en seraient tenues à l’écart, et déjà quelques sociétés de sports athlétiques ont inscrit le gymkhana à leur programme. On organise des gymkhanas nautiques aussi bien qu’hippiques, et plusieurs sports peuvent même s’associer pour en corser l’intérêt.

Le principe du Gymkhana n’est autre que la combinaison d’un exercice sportif avec un acte ordinaire de l’existence, et de là lui vient ce cachet de vie intense qui en fait le charme et en même temps la valeur pédagogique, car un tel principe est fort classique et on peut le doser si parfaitement qu’il convienne, pour ainsi dire, à un « kindergarten » non moins qu’à un régiment. Le Gymkhana, appliqué à l’éducation physique, aura l’avantage de rendre l’enseignement plus attrayant, d’égayer, par exemple, la monotonie de certaines séances de gymnastique ; mais sa grande supériorité consistera à faciliter l’apprentissage des mouvements ou des attitudes les plus difficiles, en divisant l’attention de l’élève. La plupart des exercices sont basés, physiologiquement, sur un automatisme quelconque qu’il faut acquérir et, psychologiquement, sur une crainte qu’il faut dominer ainsi, dans la boxe, le détachement de l’épaule et la peur des coups ; dans la natation, l’allongement du corps et la peur d’enfoncer ; dans le cyclisme, l’extension alternative des jambes et la peur de perdre l’équilibre… Les deux éléments se nuisent l’un à l’autre. Les muscles auraient vite compris, mais les nerfs s’interposent ; c’est le propre du Gymkhana de les occuper ailleurs et de faciliter, de la sorte, l’automatisme. Je me permettrai de revenir sur ce sujet-là, car j’ai souvent constaté combien l’apprentissage d’un sport se trouve ralenti et compliqué par la trop grande attention que l’élève, sollicité à tort par le maître, donne au mouvement qu’on lui fait exécuter. Au rebours du professeur de science, l’instructeur en exercice physique devrait parfois dire au débutant : « Pensez donc à autre chose… »

Pierre de Coubertin.