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L’ÉDUCATION PHYSIQUE
AU xxe SIÈCLE[1]



LE RAID ET LE GYMKHANA


Ces deux idoles exotiques ont fait leur entrée dans le sanctuaire des exercices physiques, et les « eurythmistes » — qui s’étaient constitués les gardiens dudit sanctuaire — en éprouvent une très vive indignation. Que viennent faire, parmi les belles déesses et les gracieux éphèbes dont on devrait chercher à restaurer les formes, ces monstres aux noms barbares, incarnations de la violence et de l’excès ?

Nous pourrions rappeler aux eurythmistes que la violence et l’excès sont des ingrédients nécessaires de l’éducation du corps. Ils oublient trop aisément que la force musculaire ne saurait rester suave ; le sourire tranquille que les artistes antiques ont posé sur le visage des athlètes leur cache le jeu de l’effort, du dur effort dont l’apprentissage pourtant demeurera, dans tous les âges, le but le plus élevé en même temps que le moyen le plus efficace du perfectionnement physique. C’est ce qu’avait si bien défini le Père Didon, le jour où, inaugurant à Arcueil la pratique des sports et cherchant pour ses élèves une devise qui résumât la tâche nouvelle à laquelle il les conviait, ces trois mots jaillirent de sa pensée « Citius, altius, fortius ! » (Plus vite, plus haut, plus fort.)

Tout l’athlétisme se trouve cristallisé dans ces paroles, sa méthode et ses instincts, sa valeur sociale et sa beauté morale.

Le raid et le gymkhana sont, assurément, des applications de ce programme ; mais il s’y superpose quelque chose de moderne et d’utilitaire. Le raid est un exploit sportif d’un caractère exceptionnel, une épreuve d’endurance ; son but n’est pas de remporter un prix, mais de fixer la dépense de forces dont le sujet est capable, presque à l’improviste, sans préparation spéciale et sans que, d’autre part, sa santé en soit compromise. Expliquons-nous. Un marcheur s’entraîne régulièrement sur des distances de plus en plus grandes et arrive ainsi à pouvoir fournir une course d’une longueur surprenante le jour où il la fournit, fait-il un raid ? Non. Un cycliste fréquente assidûment un vélodrome et parvient à abaisser le record du kilomètre. Est-ce là un raid ? Non plus. Un nageur couronne une longue série de victoires nautiques par la traversée du pas de Calais. Exécute-t-il un raid ? Pas davantage. Voici, par contre, un officier de l’armée française, le capitaine Lancrenon, qui, il y a quelques années, employa son congé à gagner Saint-Pétersbourg en bicyclette, puis à descendre le Volga en périssoire et qui revint enfin chez lui à cheval. Celui-là a fait un triple raid. On m’objectera que ce terme de « raid» est employé pour désigner toutes sortes de performances qui ne répondent pas absolument à ma définition il a été appliqué à une invasion armée (le raid Jameson), à une course sur route (le raid Bruxelles-Ostende), à une excursion rapide en pays lointain (un raid en Asie centrale). Je ferai remarquer que dans ces divers cas il implique précisément l’idée de surprise, de hâte, d’improvisation, qui est dans son essence même. Mais peu importe l’usage qu’on fait du mot il s’agit de bien définir la chose au point de vue sportif. À ce point de vue, le raid représente un effort considérable fourni à l’improviste ; il constitue l’application à un cas particulier des forces d’ensemble

  1. Voir le Figaro des 16 et 21 août.