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Page:Coubertin - Une campagne de vingt-et-un ans, 1909.djvu/53

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belle salle des Actes. Le colonel Prax se multiplia pour rendre plus agréable notre passage sous le toit hospitalier du Prytanée.

Voici maintenant quelle était, en entreprenant une excursion transatlantique, mon arrière-pensée. La Ligue de l’Éducation physique s’était posée en champion du nationalisme. M. Paschal Grousset, très habilement, l’avait établie sur ce terrain. Il affectait de ne voir en nous que des anglomanes obtus se proposant « d’importer en France les jeux scolaires du Royaume-Uni, comme on y importe des chiens d’arrêt et des chevaux de courses. » (Renaissance physique, chap. i). D’un bout à l’autre de son livre, il était revenu sur cette idée, débaptisant au passage le football pour l’appeler barette et terminant par cette adjuration solennelle : « Soyons français ! Soyons-le avec passion même dans les petites choses : soyons-le surtout dans les grandes comme l’éducation de nos fils, si nous voulons que la France survive au milieu des fauves qui rugissent autour d’elle. » (Id. chap. xix). À tant répéter en ce temps-là que la Ligue incarnait les traditions nationales en face d’un Comité qui s’humiliait devant l’Angleterre, on risquait de compromettre notre œuvre et surtout de rendre impossible cette transformation du régime général de nos lycées d’après les données arnoldiennes, transformation en laquelle j’espérais toujours fermement et dont j’attendais de si grandes choses. Je voulus donc élargir le cercle des modèles à suivre ; il y en avait aussi au-delà de l’océan et, si une crise d’anglophobie scolaire survenait en France, nous aurions du moins la jeunesse des États-Unis à donner en exemple à la nôtre. J’avais aussi quelque désir de travailler, sans savoir comment, à rapprocher de la France les universités des États-Unis et, sur ce point, mon instinct ne m’avait pas trompé puisque j’ai eu la bonne fortune de pouvoir amorcer par la suite cette œuvre-là. Qui donc, hélas ! s’en souciait chez nous, de ces belles universités ? presque personne. Un pourtant que je veux citer ; M. Jules Ferry que je ne connaissais pas, avait répondu à l’envoi un peu tardif de mon livre sur l’Angleterre, par un billet dans lequel il me disait : « L’œuvre de réforme pratique qui en est issue peut compter sur mon concours. » Cette fois, il me souhaita bon voyage et bon succès à travers cette jeune pédagogie dont il pressentait l’éclat futur et dont l’attitude à notre égard l’inquiétait ; et, faisant allusion au volume que je rapporterais de là-bas, il voulait bien ajouter : « Avec vous, on est assuré de ne voir que ce qui est et de le bien voir ». Aucune approbation ne m’a jamais causé plus de joie que celle-là.