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Page:Coubertin - Paysages irlandais, 1887-1888.djvu/4

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trouve pas mal sitôt qu’on a pris l’habitude de suivre les mouvements du véhicule de façon à pouvoir conserver l’équilibre sans se tenir aux barreaux, ce qui n’est pas chic. En somme ce sont deux banquettes posées dos à dos sur deux roues. L’on mène de côté. Celui qui venait à notre rencontre était en bois vernis très soigné, attelé d’un joli cheval ; il portait à droite le cocher et une malle, à gauche un sac et une charmante jeune fille plongée dans un roman. Elle faisait sa tournée de châteaux, allant de l’un à l’autre comme une vraie nomade. J’ai trouvé cela très gentil, ma foi ! seulement cela nécessite deux choses ; des mœurs féminines très indépendantes et un pays où l’on pratique une hospitalité… Écossaisse ! Eh bien ! nous dirons désormais une hospitalité Irlandaise car nulle part on ne trouve autant qu’ici cet accueil franc, ouvert, ce sans-façon et cette simplicité qui doublent le charme des relations.

À proprement parler il y a peu de châteaux dans le pays ; depuis longtemps l’horizon politique est trop chargé pour que les landlords se livrent au culte de la bâtisse. Ils se contentent — et ils ont cent fois raison — des demeures sans prétention mais grandes et confortables que leur ont léguées leurs pères ; elles sont, pour la plupart, entourées de parcs superbes avec de beaux arbres et des rivières qui coulent à pleins-bords.

Quantité d’aimables voisins, beaucoup de musique, la chasse au renard, le lawntennis quand il fait beau et cinq repas par jour !… c’est une très honnête existence, quand avec cela on ne déplait pas trop à ses paysans et qu’on n’est pas exposé à être visé par eux au coin d’un bois.

Mon Dieu ! Je sais bien que je n’ai pas qualité pour parler, n’ayant pas encore été assassiné et n’ayant pas même aperçu les « moonlighters. » Ces vagabonds sont peut-être moins nombreux et moins dangereux que la renommée ne le dit ; néanmoins ceux qui les ont rencontrés n’ont pas trouvé la chose très drôle ; ne la trouvent pas drôle non plus, les malheureux landlords qui traînent après eux une escorte de policemen et en sont réduits à réquisitionner pour se soustraire aux effets du boycottage, — cette monstrueuse invention qui a du sortir d’une cervelle de sauvage — et la trouvent encore bien moins drôle les mutilés, ceux auxquels un coup de feu, lâchement tiré de derrière un mur, a enlevé un bras ou une jambe ; la Land-League, en effet, préfère marquer ainsi ses victimes qui portent ensuite partout les traces de sa puissance ; rien ne sert mieux ses intérêts en consolidant le gouvernement de la peur ; qui oserait se soustraire au joug des chefs qui punissent de cette façon-là ?… À vrai dire on commence parfois par marquer votre bétail ; toutes vos vaches se réveillent un beau matin avec la queue coupée,