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Page:Coubertin - Paysages irlandais, 1887-1888.djvu/10

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VI


Le Lord-Lieutenant, dans un discours officiel aux habitants de Galway, déclara que la célèbre baie sur laquelle est bâtie leur ville lui rappelait Gênes et la Riviera ! Le soleil — ce grand trompeur — s’était amusé sans doute à jeter de l’indigo dans les flots et de l’or sur les montagnes ; il ne s’est pas donné autant de peine pour moi et je lui en sais gré.

Voilà un de ces effets inattendus que les peintres norvégiens essaient de reproduire non sans succès ; rien ne peut dire les reflets froids mais éblouissants des teintes métalliques qui tombent de partout. Des rayons d’argent s’échappent des nuées grisâtres et viennent danser sur les flots solitaires que rien n’anime ; au loin les montagnes qu’on dirait taillées dans la glace ; leurs arêtes cessent tout à coup et il n’y a plus que le vide, le grand vide de l’Océan. C’est là que sont les îles, derniers débris du rempart qui séparait Galway de la mer et qu’un cataclysme inconnu renversa ; parfois leurs silhouettes surgissent soudain à l’horizon comme si elles se fussent rapprochées du rivage, puis s’effacent de nouveau dans la brume, comme ces autres îles que les pêcheurs armoricains voyaient avec une mystérieuse frayeur s’avancer vers eux et dont Paul Féval a recueilli les légendes.

En face de cette scène grandiose est située la ville qui présente tous les symptômes d’une cité découragée, ayant renoncé au « struggle for life ». Un immense terminus-hôtel adossé à la gare rappelle l’époque où la ligne Amérique-Irlande, fut sur le point d’être créée ; l’entreprise échoua, et aujourd’hui à travers les carreaux sans rideaux de cette vaste construction apparaissent des plafonds crevassés, des murs délabrés.

À l’endroit où les eaux du grand lac Corrib pénètrent dans la ville pour aller se jeter au port, une longue chute en fer à cheval a été formée pour attirer les saumons ; on a même eu la délicate pensée de leur fabriquer un escalier de cascades successives, et quand vient l’époque où ils remontent le cours des rivières pour déposer leurs œufs dans une eau plus froide, on les voit ici par milliers franchir les chutes d’un vigoureux coup de queue. Ce lieu est le paradis des pêcheurs et il est gardé par un certain Brown que toute l’Irlande connaît et qui ne sort sa pipe de sa bouche que lorsqu’on lui parle poissons.

Les eaux tourbillonnantes s’engagent alors dans les rues le long des vieux murs, sous des ponts vermoulus ; on les voit s’échapper avec fracas de tunnels étroits ou bondir aux angles des maisons. Toute cette force est perdue ; les manufactures ruinées laissent pendre piteusement au-dessus du fleuve des débris de chaînes rouillées et l’on devine çà et là la place des grandes roues que faisait tourner le courant. Les capitaux se sont retirés et ont tué l’essor industriel ; partout on ne voit que longs bâtiments abandonnés, chantiers déserts…………