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Page:Coubertin - Pages d’histoire contemporaine.djvu/48

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NOTRE ÉPOPÉE LOINTAINE


14 décembre 1902.

Ils étaient plusieurs Français, imbus du préjugé séculaire, dissertant au fumoir sur les incapacités coloniales de leur patrie.

— Cette exposition d’Hanoï, conclut l’un d’eux en se carrant dans son fauteuil et en déposant dans un cendrier le reste de son cigare, me fait songer aux villages de carton qu’une administration trop zélée élevait jadis sur le passage de Catherine la Grande et qui, peuplés à la hâte de moujiks d’occasion, égaraient l’impératrice sur la prospérité de ses États

Les autres acquiescèrent en riant et l’on rentra au salon pour y parler d’actualités plus passionnantes.

Or, cette même nuit, celui qui avait comparé l’exposition tonkinoise aux constructions trompeuses des fonctionnaires moscovites s’endormit en se rappelant, avec un sourire, sa comparaison qu’il jugeait exacte et spirituelle ; et la fantaisie des songes aussitôt l’emporta vers l’Extrême-Orient. Il rêva qu’il se trouvait dans un angle du palais central de l’Exposition, le soir de l’inauguration. Autour de lui l’ombre était profonde ; dehors, les derniers lampions s’étaient éteints et, dans les galeries, le pas alourdi des veilleurs troublait seul, par instants, l’épais silence… Soudain, par une large verrière cintrée, un rayon de lune filtra et le Français, retenant son souffle, aperçut un cortège étrange qui glissait le long des parterres et lentement