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Page:Coubertin - Pages d’histoire contemporaine.djvu/290

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le contact de l′arme

exemple un instinct personnel de vengeance — le contact de l’arme éveille plutôt chez l’homme d’aujourd’hui l’idée de la vie à défendre que celle de la mort à donner. Il n’en était pas ainsi autrefois mais nous ne nous occupons pas de ce qui se passait alors ; c’est l’effet produit sur un civilisé du vingtième siècle par le contact de son arme que nous cherchons à analyser.

En lui s’opère une sorte de mobilisation de muscles et d’impressions. Un appel de force résonne dans tout son être en même temps que passe une vision rapide du danger possible. Or ces notions sont essentielles pour l’espèce. Que deviendrait l’humanité privée de la conscience de sa force et soustraite à toute menace de danger ? Elle défaudrait et, très probablement, retomberait dans la nuit. C’était l’infériorité des âges barbares que ces notions dominassent trop exclusivement ; ce serait — nous le devinons — l’infériorité des âges ultra-civilisés qu’elles disparussent tout à fait. D’où viennent les satisfactions intimes, les voluptés — le mot n’est pas trop fort — que nous procure l’escrime ? J’en appelle à tous les escrimeurs, à ceux du moins qui, pratiquant leur art avec passion et en dehors de tout calcul social ou professionnel, l’ont analysé amoureusement. Ils savent bien que l’adversaire et sa pointe agissent sur eux comme un excitant nécessaire mais que la source de leur jouissance est surtout en eux-mêmes. Sensations de fierté, d’indépendance, de sécurité, le contact de l’arme leur a apporté tout cela ; il les a rehaussés à leurs propres yeux. En serait-il de même si l’effet dominant de ce contact était d’insuffler dans les artères le goût ou l’envie du sang d’autrui ? Beaucoup d’officiers sont d’avis qu’au régiment, l’arme est désormais le meilleur auxiliaire de l’instructeur : c’est à la corvée et non à l’exercice qu’ils redoutent les mauvaises têtes ; armé, le soldat devient plus sérieux, plus réfléchi, plus digne. Quand enfin le président Roosevelt, dans un discours récent, disait que, pour parler utilement de paix, rien ne vaut d’être muni d’une arme solide, il ne cédait pas assurément au désir — si étranger à