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Page:Coubertin - Pages d’histoire contemporaine.djvu/18

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le dilemme

vernants s’appliquaient à décourager, en l’inutilisant, le génie de nos aventuriers, il en restait quelques-uns qui couraient le monde pour l’amour de l’art et préparaient de la grandeur à venir. Seulement, cette tâche sublime a désormais changé de nature : elle est moins attrayante parce qu’elle veut plus de patience que d’héroïsme, plus de froid calcul et de volonté tenace que de jeune enthousiasme et d’impétueux élans. La République doit donc considérer l’opportunité de venir en aide à l’esprit d’aventure, sous peine de le voir décroître. Une telle décroissance équivaudrait à une grave maladie de cet organisme français merveilleusement uni dans sa complication, — car avez-vous jamais réfléchi combien un Normand et un Savoyard, un Basque et un Franc-Comtois devraient être plus éloignés les uns des autres que ne le sont un Prussien d’un Bavarois, ou un Vénitien d’un Toscan ?

Mais si la France est taillée en proue de navire, elle est aussi rivée au port. Le regard de Janus peut-il s’animer efficacement à gauche sans s’assoupir dangereusement à droite ?

Depuis trente ans la question a été réservée et le grand mérite de notre politique extérieure, pendant cette période, aura été précisément de profiter des circonstances exceptionnellement favorables qui permettaient de réserver une si redoutable question. L’Europe, fatiguée des dernières secousses, se tassait ; parfois, Bismarck approchait d’une poudrière le feu de son cigare, et celui qui fanfaronnait ainsi n’était pas le moins anxieux d’éviter une guerre d’où son pays n’avait plus rien de bon à tirer. Puis, lentement, le travail silencieux des grandes évolutions a repris : un quart de siècle a passé et nos millénaristes, que l’expérience décidément maintient incorrigibles, ne se sont point encore aperçus combien le monde actuel ressemblait peu à celui qu’ils attendaient. Des démocraties casquées, au cœur dur, animées d’un nationalisme intense, se disputent la terre avec une âpreté farouche ; partout avivée, la flamme religieuse donne à leurs ambitieux calculs un caractère sacré ;