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Page:Coubertin - Lecons de gymnastique utilitaire, 1916.djvu/13

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LE LANCER

Lancer est un geste élégant, amusant, utile. C’est le propre de l’homme. Les animaux courent, sautent, se battent. Beaucoup nagent. Quelques-uns grimpent. Aucun ne pratique le lancer, sauf ce vilain cousin dont nous notons avec déplaisir les indiscrètes affirmations de parenté.

Le lancer jouissait, chez les Anciens, d’une faveur marquée. Si les Grecs avaient institué le lancement du disque, exercice ne comportant guère d’application précise, c’était évidemment à cause des attitudes éducatives qu’un tel exercice imposait au corps. De quelle manière lançaient-ils le disque exactement ? Comment s’y prenaient-ils avec le javelot ?… Malgré de très savantes déductions, nous sommes réduits à conjecturer un tantinet. Mais ils s’y adonnaient avec passion, voilà le fait. De nos jours, au contraire, les exercices de lancer tiennent un rang très secondaire. Les Anglais nous ont habitués à lancer le « poids », la grosse et pesante boule de métal. Les Américains n’ont pas réussi à populariser le lancement du « marteau », sorte de fronde barbare dont le jet tournoyant exige des capacités d’hercule.

Le lancer comporte toujours trois phases : la prise, la pose, la détente. La prise est un préambule fort important car, de la façon dont l’objet se trouve placé dans la main dépend le degré de la force de propulsion qui lui sera communiquée. Cette force elle-même est en rapport direct avec l’attitude du lanceur et la figure mécanique que dessine sa machine corporelle au moment où la détente va s’effectuer. L’effet produit devra bien plutôt son intensité à la perfection de la prise et de la pose qu’à la puissance de l’effort de déclanchement ; et l’on aperçoit tout de suite que ce sport exige une dose notable d’expérience personnelle. Sans doute le lanceur obéit à des règles générales dont l’application est nécessaire mais c’est ensuite à chacun à trouver lui-même sa formule exacte, celle qui, conforme à sa structure particulière et à ses moyens, lui assurera, avec l’aide d’un entraînement persévérant, le meilleur rendement. Voilà donc un exercice où l’on procède par tâtonnements et dans lequel l’observation, la connaissance de soi jouent un rôle très considérable. J’ajouterai que c’est un de ceux où le facteur psychologique est le moins agissant. Le sauteur redoute l’hésitation au départ, le grimpeur a pour ennemi le découragement en cours de route. Le lanceur, lui, n’est pas exposé à voir le sang-froid lui manquer. Il conserve toute sa présence d’esprit et ses nerfs regardent, indifférents, des gestes auxquels ils ne participent presque point.