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Page:Coubertin - L’Avenir de l’Europe.djvu/9

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haines de races, soulève les passions cupides et ravive l’intolérance religieuse.

Voilà deux problèmes qui, par leur ampleur, dominent tous les autres. Notons, en passant, cette particularité, qu’il y a entre eux une sorte de lien philosophique. La question d’Autriche, c’est, pour ainsi dire, la victoire des patries. Elle ne se poserait point si l’on pouvait tuer les nations, mettre les races au tombeau. Il est avéré désormais qu’à moins de circonstances tout à fait exceptionnelles, cette triste besogne n’est pas faisable. L’échec des Habsbourg est une consolation pour l’humanité car plus cet échec est complet, plus la Justice est satisfaite. Mais, par un saisissant contraste, à l’heure même où cette loi de la survivance des nations est établie sans conteste, des peuples, que rien ne menace et qui sont maîtres de leurs destins, s’enferment dans l’idée de patrie et la transforment en une forteresse de fanatisme et d’un foyer de discordes internationales.

L’Allemagne, la Russie, la Hongrie, l’Angleterre et les États-Unis sont donc les pays dont vont dépendre plus particulièrement au début du XXme siècle, la paix matérielle et le repos moral de l’Europe. Les trois premiers sont directement intéressés dans la succession d’Autriche : les autres représentent le poids que fera pencher dans un sens ou dans l’autre la balance de la civilisation. Quel est, en ce qui concerne l’Empire allemand, son degré de consistance et comment supportera-t-il l’annexion des provinces autrichiennes de langue allemande ? Cette annexion est-elle compatible avec son organisation intérieure et son orientation extérieure actuelles ? N’aura-t-elle pas pour conséquence d’ébranler l’une ou l’autre ? Et alors, quel esprit anime le peuple allemand ? Sous quelle forme sacrifie-t-il au nationalisme et quelles ambitions nourrit-il ? La Hongrie, à son tour, où en est-elle ? Aura-t-elle les moyens de faire accepter aux peuples que la géographie oblige à vivre avec elle et par elle, un compromis qui les satisfasse sans diminuer pour cela son prestige ni entraver ses progrès ? Les Tchèques, enfin, sauront-ils surmonter les difficultés que rencontre en Bohême et en Moravie, la constitution du gouvernement autonome, et ensuite, quelle sera leur vie de quasi-insulaires, entourés, comme d’un océan, par l’écrasante unité germanique ? Voilà ce qu’il nous importerait grandement de savoir.

Mais ce n’est pas tout. La Russie est là, inconnue formidable qui peut-être réclamera les Ruthènes comme ses fils légitimes, mais qui, en même temps, se trouvera en présence d’une Pologne géographiquement reconstituée, enrichie, populeuse et toujours vibrante de patriotisme. Saura-t-elle se l’attacher en lui rendant ses libertés, ou bien, l’histoire se répétant, la Pologne est-elle destinée à redevenir, entre Germains et Slaves, une pomme éternelle de discorde ? Ainsi, l’Europe n’est pas achevée ; tandis que les États qui l’encerclent ont atteint leur développement normal et réalisé leur forme définitive, une incertitude plane encore au centre. Plus on examine le temps présent, plus on cherche à en saisir l’ensemble