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Page:Coubertin - L’Avenir de l’Europe.djvu/50

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dévoiler l’avenir ; elle fait un peu un métier de somnambule, non sans verve d’ailleurs. Il lui arrive de toucher juste, mais comme ses informations sont, en général, mal prises et très insuffisantes, elle touche plus souvent à coté ; mais elle ne s’en alarme point, déjà occupée, an moment où l’événement dément ses prévisions, à en formuler de nouvelles. Les Anglo-Saxons taxeront d’injuste ma critique d’une presse à laquelle ils sont accoutumés et qu’ils apprécient d’autant plus qu’elle diffère davantage d’eux-mêmes ; dans les autres pays où l’opinion volontiers charge cette même presse anglo-saxonne de tous les crimes, on me reprochera mon indulgence. Ce qui est, en tout cas, certain, c’est que malgré de généreuses indépendances, de nobles exceptions qui valent d’être mentionnées, une telle presse cultive trop peu la Vérité pour pouvoir servir efficacement la Paix.

Reste la Religion. Là est le grand espoir. La race, au sein de laquelle, ont pris naissance le mouvement d’Oxford et l’Armée du Salut, qui a tenu les revivals et organisé le Parlement de Chicago, qui a fondé un Toynbee Hall et un Hull-House, qui a donné le jour à un Arnold et à un Livingstone qui a entendu un Wesley et un Ireland, cette race-là a évidemment devant elle un avenir de rénovation religieuse. Peu importe que les Églises résistent, que le Pape ait à demi condamné l’américanisme ou qu’une assemblée présidée par l’archevêque de Cantorbéry discute gravement les cas de conscience les plus moyenâgeux. Le sentiment est plus fort que la forme : il brise les cadres et déborde comme une marée montante. Le signe de fécondité de ce mouvement, c’est qu’il est avant tout charitable, par conséquent actif. Au premier coup-d’œil donné à cette charité anglo-saxonne, qui a créé, depuis cinquante ans, en Angleterre, aux États-Unis, dans le monde entier, les œuvres les plus étonnantes et les plus géniales, on sent qu’il y a là le principe d’une orientation nouvelle de l’humanité, autrement précise, autrement irrésistible que celle qui résulterait de tous les évangiles socialistes, marxistes ou autres — qu’on pourrait prêcher aux hommes.

La charité peut rester nationale : elle ne peut pas devenir nationaliste ; si elle limite sa sphère d’opération, elle ne saurait limiter sa sphère de sentiment. Le geste s’arrêtera peut-être aux frontières : la pensée d’amour et de pitié ira au delà. Toute religion basée sur la charité tendra vers la Paix. On dirait que les trois vertus théologales du christianisme correspondent à une gradation dans la perfectibilité humaine : la Foi, vertu guerrière, arme volontiers les bras des fidèles ; l’Espérance adoucit leurs cœurs, sans les désarmer ; seule, la Charité sait faire rentrer l’épée au fourreau.

Si des confins de ce monde anglo-saxon, aujourd’hui contaminé par l’épidémie impérialiste, doit souffler demain une brise pacifiante, on en sera redevable à tous ces précurseurs, connus et inconnus, humbles ou illustres, qui auront préparé par l’avènement de la charité le règne de la tolérance.