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Page:Coubertin - L’Avenir de l’Europe.djvu/49

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simplifier, à toujours conclure trop rapidement, en un mot, aussi mal outillé que possible pour la critique qui est pourtant le seul préservatif certain contre les erreurs propres à l’esprit humain. Mais tel qu’il est, cet enseignement clair, séduisant, rapide est fait pour plaire aux pays neufs, aux jeunes civilisations. Aux États-Unis, d’ailleurs, il est embelli par les qualités de ceux qui le donnent, leur foi enthousiaste, leur ardeur zélée et jusqu’à cette hâte qui, servie par d’heureuses intuitions, leur constitue souvent un prestige de plus. Son pire défaut, au point de vue qui nous occupe, c’est qu’il est producteur de nationalisme. Rien ne vous incite à vous adresser aux étrangers lorsque vous croyez avoir chez vous, à portée, de quoi satisfaire à tous vos besoins, à toutes vos aspirations ; rien non plus ne vous encourage à de longues investigations dans le passé quand vous avez la conviction qu’il n’y a plus rien à y découvrir, qu’on peut le résumer en quelques chapitres — quand il vous semble surtout que vous n’en êtes pas issus, qu’entre ceux qui l’ont vécu et vous il y a un fossé, une interruption… Ce point de vue qui, aux États-Unis, est celui de la grande majorité, gagne évidemment du terrain dans la plupart des États australiens et sud africains ; le Canada y est plus réfractaire. En Angleterre même la vieille tradition est battue en brèche, mais elle résiste ; ses racines sont profondes.

Pour l’œuvre de paix, la presse, jusqu’ici, promet peu. Par un phénomène des plus singuliers, la presse anglo-saxonne a des qualités et des défauts également contraires à ceux de la race. Les hommes de vrai talent et de hautes vertus privées qui collaborent à tel ou tel des grands journaux anglais semblent, en prenant la plume pour rédiger leurs articles, faire abstraction d’eux-mêmes, comme s’ils revêtaient la peau d’un autre personnage ; leur individualité s’efface, leur franchise et leur impartialité naturelle défaillent et on les voit avec surprise se livrer à une casuistique digne d’exciter la verve d’un second Pascal. Comment s’étonner, dès lors, qu’ils s’attirent du dehors de fréquentes accusations de mauvaise foi et de vénalité, rarement méritées, mais toujours explicables ? Prenez, par exemple, les « campagnes » successivement menées depuis dix ans par certains journaux anglais contre la Russie, l’Allemagne et la France — et cela en dehors même des périodes où des incidents comme l’occupation de Fachoda, le télégramme de l’empereur Guillaume au Président Krüger ou l’intervention en faveur de la Chine légitimaient certaines attaques et certains ressentiments. La violence perce sous la modération : on sent le parti pris ; les faits, au lieu d’être vus de face, sont analysés obliquement sous un faux jour. Puis, tout d’un coup, la querelle cesse, le nuage s’évapore ; le calme et l’aménité reparaissent. Il y a là, j’en demeure convaincu, de l’habitude bien plus que du calcul : ce n’est pas du Machiavel, c’est du Palmerston. Moins calculée encore est la presse des États-Unis. Elle participe de la hâte dont je signalais tout à l’heure l’influence sur l’enseignement, elle n’a pas le loisir de se livrer à des consultations dogmatiques, de mener des campagnes, de développer des thèses ; sa besogne favorite consiste à