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Page:Coubertin - L’Avenir de l’Europe.djvu/45

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d’origine modeste, d’allure discrète, propagée par l’éducation sous le couvert de la religion, accomplie au fond des cœurs et des instincts sans que les aspects extérieurs en parussent modifiés ou renouvelés. Et surtout la leçon du siècle dernier pesait sur eux. Tout en regrettant les fautes commises, ils demeuraient convaincus qu’ils s’étaient bornés, en les commettant, à précipiter un dénouement inévitable. Personne ne doutait que l’Australie ne dût, fatalement, imiter l’exemple des États-Unis, ni que le Canada ne fût condamné à être absorbé tôt ou tard par la grande république américaine. Cette conviction était partagée, d’ailleurs, par l’Europe entière. Historiens et économistes proclamaient à l’envi que la sécession d’avec la mère-patrie d’une colonie parvenue à maturité s’opère en vertu d’une loi historique ou économique aussi inéluctable que celle qui fait tomber de l’arbre un fruit mûr. Il en résultait en Angleterre une certaine mélancolie dans la façon d’envisager l’avenir de toutes ces communautés vouées à l’ingratitude obligatoire. Certes, on ne s’en désintéressait pas, on suivait avec une joie sincère et une légitime fierté leurs progrès étonnants, leurs succès rapides, mais on se résignait à n’en point partager le profit, on renonçait d’avance à toute participation aux bénéfices futurs, on s’entraînait pour ainsi dire dans la résolution d’accepter sans résistance, le grand jour venu, les rigueurs du destin, de lui sourire même, afin d’ôter à la séparation les apparences d’une brouille. On entendait se réserver pour disputer à la Russie la possession de l’Inde, lutte que des prophètes, très en vogue en ce temps-là, proclamaient inévitable et dont la perspective ne laissait pas d’assombrir l’horizon britannique. En vain quelques hommes clairvoyants s’efforçaient-ils de remonter le courant ; timidement, comme inquiets de leur audace, ils rappelaient que les temps avaient changé, les circonstances aussi, ils indiquaient les nombreuses raisons qu’avaient les colonies de souhaiter le maintien de l’union, ils expliquaient la possibilité de mettre d’accord leurs intérêts économiques avec ceux de la métropole. On les traitait d’utopistes, et leurs exposés de divagations et de songes creux.

Je me souviens d’avoir suivi de près les humbles débuts de l’Imperial Federation League. Lord Rosebery la présidait avec cette sorte de désinvolture, qui implique une médiocre confiance dans l’avenir d’une œuvre et le souci de ne point trop se compromettre en la patronnant. Peu de bruit se faisait autour de ses réunions et de ses publications, pourtant fort intéressantes ; on s’en moquait à l’étranger, et les Anglais n’étaient pas éloignés d’en faire autant. Cette belle indifférence était pour moi le sujet d’un perpétuel étonnement. Je me demandais si l’Angleterre ne finirait pas par user elle-même les liens qui l’unissaient à ses colonies, à force d’en proclamer la faiblesse et d’en annoncer la rupture. Tout cela changea brusquement. Peu d’années suffirent à un complet renversement des idées et des sentiments. Cette évolution colossale tint tout entière entre les deux jubilés de la Reine. Celui de 1887 fut tout européen ; les princes du continent saluaient leur doyenne. Les souverains ou leurs héritiers l’accompa-