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Page:Coubertin - L’Avenir de l’Europe.djvu/36

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IV. — ESPRIT PUBLIC & NATIONALISME

Si bref que soit ce résumé — et nul, plus que l’auteur, n’en regrette l’aspect trop condensé et l’inévitable sécheresse — il suffit pourtant à établir les données caractéristiques de la « question d’Europe ». Elle a ceci de particulier et de nouveau que sa gravité ne réside pas dans les remaniements territoriaux, mais bien dans les évolutions gouvernementales qu’ils occasionnent. Nous ne sommes plus aux temps de la Paix de Westphalie ou des traités de Vienne ; et pourtant quelque chose se prépare qui paraît devoir y ressembler. Au centre de l’Europe sont réunis les éléments d’un dernier partage : seulement, ce partage est obligatoire ; l’ambition ni les calculs politiques n’y seront pour rien ; le double effort du xixe siècle vers le développement économique et vers l’affirmation des nationalités l’aura rendu nécessaire ; il s’opérerait au besoin de lui-même et la volonté des gouvernants ne pourrait jamais qu’en retarder l’exécution. Jusqu’ici pareil fait ne s’était point présenté dans l’histoire. Rien ne marque plus clairement le passage d’une phase de la civilisation à une autre, l’entrée en jeu de principes nouveaux, rien ne fait mieux pressentir les modifications profondes qui se préparent dans le droit international.

À cet égard, les philosophes du socialisme sont dans le vrai lorsqu’ils proclament l’avènement de la fatalité. Il n’est point certain que la fatalité entre dans leurs vues et réalise leurs prophéties, mais il est évident que son rôle gagne en importance à mesure que monte le flot démocratique. Les événements qui jadis dépendaient de l’intervention de quelques hommes, de leur travail réfléchi ou parfois de leur caprice, échappent aujourd’hui à qui prétend les conduire ; ils sont le résultat de forces collectives qui ressemblent à des fleuves ; on peut les canaliser, hausser ou baisser leur niveau, ralentir ou précipiter leur cours et, dans certains cas, les faire communiquer entre eux ; mais les ramener vers leurs sources ou les conduire d’une vallée dans une autre, est une impossibilité. Aussi les leaders modernes — qu’ils se nomment Cavour, Bismarck, Gladstone, Castelar ou Léon xiii — sont-ils des hommes dont le premier mérite a été de comprendre leur pays et leur époque, de se tenir en harmonie avec l’opinion, de se guider sur les grands courants qu’ils surent apercevoir ou deviner.

La succession d’Autriche participe de ce caractère fatal. Si elle doit provoquer dans l’avenir la réunion de quelques congrès, leur action se trouvera forcément limitée : ils seront impuissants à en modifier l’ensemble. Guillaume ii et Nicolas ii n’ont plus, comme leurs ancêtres, la faculté de procéder à des échanges de territoires et de troquer leurs sujets. Ils ne peuvent s’offrir Koenigsberg à la place de Cracovie ou Prague au lieu de Munich ; ils ne peuvent arrêter dans leur développement logique les conséquences de Sadowa, ni décréter que les sentiments pangermaniques ne