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Page:Coubertin - L’Avenir de l’Europe.djvu/34

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être débarrassés de ces gênantes institutions. Les Tatars de l’Est furent souvent mieux traités que les Roumains de Bessarabie.

Enfin, tout récemment, une audacieuse tentative a été dirigée contre les libertés finlandaises ; en admettant même qu’il n’y ait pas eu là une entorse au droit et à la foi jurée, la maladresse n’en subsisterait pas moins. Ce qu’on vient de faire, il faudra de toute nécessité le défaire ; les franchises et l’indépendance locales qu’on poursuit seront le salut de tout l’Empire. L’Empereur a cette chance qu’aucune persécution n’a entamé la popularité de sa couronne chez les peuples mêmes qui en furent l’objet. Il semble qu’un peu de la philosophie résignée du moujik excusant le Tsar d’ignorer les abus dont il souffre, ait passé les frontières moscovites. Même en Pologne, ce sentiment existe ; la haine et le mépris s’arrêtent aux marches du trône. En vérité, il faudrait peu de chose pour faire d’Helsingfors, de Riga, de Varsovie des foyers d’ardent loyalisme ; le souverain n’y puiserait pas seulement des forces nouvelles pour tenir son sceptre, il y trouverait les moyens de gouvernement qui lui manquent. En rendant aux différentes portions de son empire leur vie propre, il réaliserait pour l’ensemble ces conditions d’équilibre, d’élasticité et d’émulation hors desquelles aucune prospérité n’est durable.

Car gouvernement et prospérité ne sont point séparables. Le mot du baron Louis : « Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances », demeure éternellement vrai. La substitution d’une entreprise de progrès matériel — la mise en valeur de la Sibérie — à des luttes stériles d’influence religieuse ou militaire (œuvre à laquelle M. de Witte a génialement attaché son nom), ne saurait tenir lieu de réformes gouvernementales. L’autocratie russe n’en est pas moins une impasse. L’homme qui fait des affaires a besoin d’être libre tout comme celui qui lance des idées ; le passeport et la police, la censure et la bureaucratie sont des entraves dont ni l’un ni l’autre ne peuvent s’accommoder. Mais comment y échapper ? Nous venons de voir que la Russie elle-même n’en fournissait pas les moyens. Par bonheur, il y a des pays annexés moins robustes qu’elle, moins débordants de sève, mais infiniment plus souples et d’autant plus aptes à guider son émancipation qu’un tel avenir pour eux ne serait que la suite logique du passé, la reprise de leurs traditions les plus chères.

Peut-être un tel point de vue finirait-il par s’imposer de lui-même par le simple enchaînement des circonstances et la seule évidence des faits. Mais pour qu’il en soit ainsi, il faudrait qu’aucun événement extérieur ne vînt brusquer la situation, mettre le gouvernement russe en présence d’alternatives périlleuses et le contraindre à une décision immédiate. Or, la question polonaise peut surgir inopinément du fait de la Galicie et même contre son gré. Les Polonais de Galicie, qui sont plus de 3,500,000 et ont augmenté de 15 p. c. entre 1880 et 1890, n’ont jamais dissimulé leurs espérances, et leur attitude vis à vis de l’Autriche n’a eu d’autre but que d’en préparer la réalisation. Dirigé par des hommes habiles et actifs, le parti polonais a su non seulement se faire écouter à Vienne, mais y