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des Polonais, ils furent chassés ; on convoqua des sortes d’États-Généraux qui proclamèrent tsar Michel Romanof et se séparèrent aussitôt. Selon le mot d’un auteur russe : « Le peuple, ayant rétabli l’ordre et refait un tsar, donna sa démission. » Chez les bourgeois d’alors, la vacance du trône n’avait éveillé ni le goût ni le sens de la liberté. Tels ils étaient, tels ils sont encore. Peut-être la nécessité ferait-elle surgir parmi eux quelque nouveau Minine ; en tout cas, on les conçoit fort bien, pressés, leur besogne accomplie, de se décharger d’un lourd fardeau et renouvelant, au besoin, l’appel légendaire que leurs ancêtres adressaient à Rurik : « Notre pays est grand et riche, venez et régnez sur nous. » Cette incapacité qu’éprouve le Grand-Russien des classes moyennes à s’intéresser aux choses de la politique a toujours charmé les slavophiles ; on ne sait trop pourquoi ils s’en montrent si fiers, mais elle constitue, à coup sûr, une particularité du caractère national. La même indifférence et la même tendance à l’abstention ont marqué l’administration des villes par les corporations de marchands selon le système mis en vigueur par Catherine et supprimé en 1870 seulement ; sous le régime nouveau dans lequel la représentation est basée sur la propriété, l’enthousiasme n’est point né : en 1893, le gouvernement a dû compléter d’office le conseil municipal de Saint-Pétersbourg, que les électeurs ne parvenaient point à former. Le symptôme, d’ailleurs, le plus probant à cet égard, c’est l’absence de discussions politiques. En d’autres pays, plus la politique est frappée d’interdit, plus elle a d’attraits. Si les actes du pouvoir échappent au contrôle des citoyens, ils n’échappent point à leur critique. Mais en Russie, où pourtant les discussions particulières sont très libres, il semble que ce sujet n’offre point d’intérêt. Les universités ne sauraient modifier cette situation, car la bourgeoisie y est peu représentée et n’en subit pas l’influence. Si dans l’avenir elle s’éprend de quelque chose, ce sera de progrès matériel, de commerce, d’industrie, d’expansion et de richesse. C’est dans cette direction que déjà elle engage ses pas.

En somme, nobles et bourgeois ne sont pas sans utilité pour le pays : ils lui rendent des services ; ils aident à son administration comme à sa prospérité ; ce qu’ils ne peuvent pas faire, c’est d’aider à le gouverner. Mais serait-ce bien nécessaire ? Jusqu’ici on s’est passé de leur concours ; ne peut-on continuer ? À cette question, beaucoup de Russes et d’étrangers répondent affirmativement. C’est qu’à première vue, le tsarisme moderne fait assez bonne figure dans le monde ; il semble réaliser cet idéal de « despotisme éclairé » dont la France s’était éprise au début du règne de Napoléon iii. On le voit porter partout la marque de sa sollicitude : il n’est pas, pour lui, d’insignifiants détails ; il conçoit et exécute de beaux desseins, tels que l’émancipation des serfs et tout récemment la Conférence de la Paix ; sa force repose sur l’affection constante de tous ; c’est un fait indéniable qu’en Russie la famille impériale est chérie plus encore que respectée par la grande masse de la nation. Il en était déjà ainsi quand l’empereur s’appelait Paul ou Nicolas ier ; ce n’est pas le passage sur le trône d’un prince aussi vertueux qu’Alexandre iii qui a pu affaiblir de tels sentiments.