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Page:Coubertin - L’Avenir de l’Europe.djvu/21

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l’écrivain, que pour faire un magnat hongrois, on a pris la moitié d’un lord anglais et la moitié d’un émir oriental. » Le portrait, peut-être un peu chargé, n’est point inexact. La civilisation magyare rappelle en même temps l’Angleterre et l’Asie. Un admirable souci de la légalité, le respect de coutumes même surannées, un libéralisme sincère, mais fortement teinté d’exclusivisme, des rapports sociaux à la fois démocratiques et inégalitaires, une religion quasi nationale professant à l’égard des autres cultes une tolérance certaine, mais dédaigneuse, voilà des particularités architecturales de l’édifice britannique qui se retrouvent dans la construction hongroise. Par contre, mille choses demeurent là-bas imprégnées d’asiatisme, et par asiatisme il faut se garder d’entendre les abaissements de l’Islam, mais bien la philosophie indécise et grandiose de cette Asie centrale où l’homme a commencé de vivre sa vie moderne. D’Asie est venue notamment la conception patriarcale de la souveraineté qui la place hors des atteintes du raisonnement, au-dessus de la personnalité de l’homme qui l’exerce, si haut que, même si l’on entre en lutte avec elle, on ne cesse point pour cela de la vénérer.

Ce sont là des traits de caractère qui s’opposent ordinairement. Aussi la nationalité de la plupart des peuples de l’Europe ne s’est-elle formée et fortifiée qu’au détriment de leurs libertés. Partout où la vie municipale fut intense — dans l’ancienne Allemagne, par exemple, — le pouvoir central demeura faible et le sentiment national fut tardif. La Hongrie fit exception et réalisa de la sorte une avance considérable sur son temps. Les comitats furent les cellules de son organisme politique et l’accoutumèrent au contrôle régulier des affaires publiques. La Diète symbolisa l’unité et la préserva. Avec ses deux Chambres, l’une composée des seigneurs et des évêques, l’autre où siégeaient les députés des comitats et des villes royales, elle réalisait en plein moyen-âge le gouvernement parlementaire. Plus d’un État moderne pourrait encore aujourd’hui faire des emprunts profitables à cette fameuse « Bulle d’or » du roi André ii, qui, codifiée en 1231 par la Diète, devint la Constitution hongroise. Sans doute, une ombre subsistait dans le tableau de ces institutions libérales : le paysan n’était point émancipé ; il demeurait attaché à la glèbe, soumis à la corvée, exposé aux punitions corporelles ; il était traité, en un mot, comme un être d’une espèce inférieure. Mais où donc vit-on, en ces temps reculés, la liberté de conscience pratiquée, fut-ce d’une façon incomplète ? Où vit-on la noblesse partager le pouvoir avec la petite bourgeoisie, l’élection pourvoir à tous les emplois, l’habeas corpus garantir la liberté individuelle ? De telles conquêtes impliquaient nécessairement un avenir de progrès démocratique et l’on voudra bien admettre qu’un peuple qui avait su, dès le XIIIe siècle, s’élever à une conception gouvernementale aussi haute que celle dont la Constitution du « sérénissime roi André » posait les bases, n’était point destiné à en rester là.

Mais, de leur côté, les Habsbourg n’étaient pas gens à s’en accommoder et le serment qu’ils prêtaient à leur avènement ne les gênait guère. Aussi