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Page:Coubertin - L’Avenir de l’Europe.djvu/19

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a été mal calculé, et c’est l’accord des citoyens qui produit la force nationale. Un même orgueil les enflamme. L’Allemagne impériale est pour eux plus qu’une patrie, plus qu’une époque, presque une déesse. Croyants ou non-croyants, le « Gott mit uns » inscrit sur leurs monnaies est l’expression exacte de leurs sentiments. Gott, ce n’est point le Dieu universel, c’est le lahvé fidèle à son peuple et dur aux autres nations. Le iahvéisme des Hébreux ne fut ni plus caractérisé ni plus répandu que celui-ci. Entre les deux, pourtant, il y a des siècles d’évolution et tout l’immense progrès des sciences !

Supposons maintenant l’Allemagne ayant complété son unité territoriale et perfectionné le détail de ses institutions. À quoi va-t-elle tendre ? La réponse est inscrite sur la carte. Trieste sera son objectif. N’oublions pas qu’il s’agit d’une communauté possédant d’énormes ressources économiques et ayant le désir et le goût de les faire valoir ; or, de ses nouvelles frontières, l’Adriatique sera toute proche, et l’Adriatique, c’est la Méditerranée, l’Orient, Suez, la route des Indes et de la Chine. Pour y atteindre, il suffira de traverser la Carinthie déjà plus qu’à demi allemande, et la Carniole, propriété de ces Slovènes qui, tirés par Bernadotte et Bonaparte de leur longue léthargie, ont ressuscité par les lettres et les arts, autour de Laybach leur capitale, une nationalité digne de respect, mais un peu fictive et dont les revendications, pour justes qu’elles soient, triompheront bien difficilement. Les plus grands obstacles que l’Allemagne rencontrera en ces régions, viendront encore de la nature qui a dressé là un formidable massif montagneux ; mais la science fournit les moyens de tourner de tels obstacles, et l’enjeu, du reste, vaut un vigoureux effort ; le pays qui possédera à la fois Hambourg et Trieste, aura devant lui une ère d’incomparable prospérité ; or, cette prospérité, loin d’en être jalouse, l’Europe devra s’en féliciter, car il lui importe que l’Allemagne soit grande et riche et que son activité s’épande au dehors en progrès matériels. Le débouché vers le Sud assurera la circulation normale du sang germanique, et constituera la sécurité de la Belgique, de la Hollande et de la Suisse. Ce sera un puissant élément de paix.

Mais, en dehors même des complications imprévues dont on doit toujours tenir compte, les difficultés sur cette route abondent. La principale, c’est encore le déplacement du centre de gravité de l’Empire auquel il faudra tant de souplesse et d’énergie pour remédier à temps. Il est encore ce que Bismarck l’a fait : une Prusse agrandie. Pour qu’il atteigne les vastes horizons qui sont devant lui, il faut que le roi de Prusse, muni d’un véritable pouvoir impérial et appuyé sur un Sénat indépendant et vraiment national, devienne ce qu’il n’est encore que de nom : l’empereur d’Allemagne, de toute l’Allemagne.