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Page:Coubertin - L’Avenir de l’Europe.djvu/14

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des télégrammes pour déchaîner une guerre jugée nécessaire. De même que le Droit divin de Guillaume ii diffère de celui de Louis xiv, la Raison d’État de Bismarck n’est pas celle de Richelieu. Celle-là se taisait, la nouvelle s’affirme. On la traite d’insolente, de brutale, et on a le droit, mais ce sont là des qualificatifs et non des explications. D’où viennent cette insolence et cette brutalité dans le procédé ? Du fait que la Raison d’État est envisagée ici comme la servante non seulement de l’Allemagne, mais de l’humanité. Elle est glorieuse, sûre d’elle-même, parce qu’elle a conscience de travailler pour le bien de la civilisation, pour l’avancement de tous. Le Chancelier de Fer n’est pas uniquement responsable de cette conception des choses ; il l’a consolidée, mais elle datait d’avant lui. L’historien saxon, Henri de Treitschke, qui n’avait point l’âme vulgaire, écrivait, il y a quarante ans, à l’heure même où Bismarck arrivait au pouvoir : « Il faut savoir quitter le terrain du droit quand la Raison d’État le demande. » Pour comprendre combien d’honnêtes gens étaient prêts à souscrire à cette maxime détestable, il faut se remémorer les étapes douloureuses par lesquelles, au commencement du siècle, le patriotisme germanique avait dû passer. Les peuples qui souffrent ont une tendance naturelle à confondre leurs propres intérêts avec ceux de l’humanité entière et leur revanche avec celle de la justice. L’idée de la Revanche a dominé l’Allemagne comme elle domine maintenant la France ; seulement, en Allemagne elle a joué un rôle actif ; elle a pris corps : elle a inspiré des actes, est entrée dans le domaine de la réalisation ; alors le sens critique s’est faussé ; on s’est hypnotisé à voir le but ; on a accepté les moyens sans les contrôler. C’est ainsi que la Raison d’État, invoquée par un homme sceptique entre tous, s’est colorée, aux yeux de la plupart de ses concitoyens et parfois même — qui sait ? — à ses propres yeux, de je ne sais quel reflet providentiel et sacré.

Le culte rendu par les Prussiens à l’État est venu renforcer cette tendance. C’est, chez eux, une tradition lointaine : ils possèdent une bureaucratie fortement organisée qui leur a rendu de grands services et qui en ressent de l’orgueil. Était-ce à elle que pensait Feuerbach lorsqu’il écrivait, en 1841, que « le vrai Dieu, le Dieu humain, sera l’État » ? En tous les cas, une telle formule ne peut être lancée impunément dans un milieu où la croyance à la perfectibilité indéfinie de l’État est déjà répandue, pas plus que des doctrines comme celles de Kant, d’Hegel ou de Fichte n’y peuvent être impunément prêchées. Donc, qu’elle soit attribuée au souverain ou à l’État, à la couronne ou à la nation, la mission providentielle de l’Allemagne a été implicitement admise par un nombre considérable de citoyens de toutes classes et de toutes conditions qui, sans même s’en rendre compte, en font la base de tous leurs raisonnements.

On pourrait croire que les socialistes échappent à un semblable état d’esprit ; mais ils y sont, au contraire, plus sujet que les autres. Avec eux, en effet, le programme se précise : l’Allemagne n’est plus seulement destinée à conduire le monde, mais à organiser son bonheur. Le socialisme alle-