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I. — L’EMPIRE ALLEMAND

L’Empire allemand est la formule qui représente l’Allemagne dans le monde et en tient lieu. À proprement parler, il n’y a point d’Allemagne comme il y a une France, une Espagne ou une Italie. Mais il y a des territoires occupés par le peuple allemand et qui lui appartiennent historiquement. L’organisation politique de ces territoires est d’autant plus importante que leurs contours géographiques sont moins assurés.

La principale force de l’empire lui vient de son caractère historique, de cette longue accoutumance à l’idée impériale qui créa en quelque sorte les sujets avant qu’il y eût un souverain. Je ne parle pas ici du Saint-Empire romain germanique, avec lequel l’institution actuelle n’a presque aucun trait commun. Le nom seul les rapproche, la chose diffère totalement ; il n’y a pas plus de ressemblance entre les deux souverainetés qu’entre le Reichstag et la vieille Diète de Ratisbonne. Mais si l’œuvre est nouvelle, cela ne veut pas dire qu’elle ait été spontanée. Le plan, au contraire, en était tracé depuis longtemps. Au début du XIXe siècle, les matériaux de reconstruction s’amassaient déjà au pied du vieil édifice vermoulu dont les événements extérieurs allaient précipiter la chute. Dès que l’Autriche eut abdiqué une dignité devenue vaine, des hommes d’initiative que la foule ne pouvait suivre encore ni comprendre, commencèrent de rédiger des projets et des contre-projets en vue non de restaurer l’empire, mais d’en fonder un nouveau sur des bases différentes.

Il semble qu’ils se soient beaucoup moins préoccupés d’opposer la Prusse à l’Autriche que de trouver la formule nouvelle qui remplacerait l’ancienne. La rivalité entre ces deux puissances était inévitable, puisqu’aucun des autres États allemands n’était de taille à présider l’empire ; leurs titres, d’ailleurs, s’égalaient. Si l’Autriche avait pour elle son passé plus brillant et la plus grande étendue de ses possessions, elle avait contre elle de n’être qu’à demi germanique. Les traités de Vienne, qui l’enrichirent en hommes et en terres, ne firent qu’accroître cet inconvénient en la chassant peu à peu vers l’Orient. La Prusse, au contraire, se germanisait. Malgré cela, les Allemands n’avaient pas fixé leur choix. L’état d’esprit des « avancés » d’alors est très caractéristique. Ils feront l’empire avec la Prusse ou avec l’Autriche, ou avec toutes les deux si elles arrivent à se mettre d’accord. Cette dernière combinaison ne serait pas viable, mais ils n’y prennent pas garde. Rien ne leur importe, pourvu que l’empire se fasse. Aussi, quand se réunit le Parlement de Francfort, issu du grand mouvement populaire de 1848, c’est d’abord l’archiduc Jean qui reçoit le titre provisoire de « vicaire impérial » et, l’année suivante, c’est à Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, qu’on offre la couronne ! Sans doute, dans l’intervalle, il y a eu des marchandages, des intrigues, des compromissions plus ou moins avouables ; mais, en dehors du