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Page:Coubertin - Histoire universelle, Tome IV, 1926.djvu/73

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louis xiv et son siècle

la norme des sociétés humaines — la logique et l’unité, les bases de leur prospérité et de leur bon fonctionnement.

Ceci admis, tout s’éclaire sans pour cela se justifier : coups de force et bravades, faveurs et disgrâces, dilapidations, intolérance, arbitraire, persécutions… tout cela si peu en rapport avec la nature privée de Louis xiv. En lui, jusqu’au bout, le dualisme, une fois établi, se perpétue. Il y a d’un côté l’homme privé, celui qui, dépourvu de préjugés, a voulu à vingt ans se fiancer à Marie Mancini et qui, à quarante neuf ans, épouse madame Scarron[1], celui de qui la générosité excessive a obligé beaucoup d’ingrats et qui s’est contraint sans révolte à d’insupportables corvées — et puis, de l’autre côté, le grand prêtre sévère et distant, immolant sans pitié à la Raison d’État des victimes innocentes, s’entourant d’une pompe dont la vaine solennité versait volontiers dans le ridicule et défiant parfois le bon sens par l’audace de ses prétentions. L’étonnant est que ces deux personnages aient pu cohabiter dans le même corps — ce corps malmené et affaibli par la sottise de quatre médecins dignes de Molière — sans jamais se confondre et sans presque empiéter l’un sur l’autre.

Rien n’est plus instructif à suivre que la politique religieuse de Louis xiv. Les rois de France semblaient avoir pour traditions, tout en se proclamant « fils aînés de l’Église », de lui résister chaque fois que le Saint-siège marquait une intention d’offensive dans le domaine temporel. Même Saint Louis n’y avait pas manqué, s’appliquant à établir entre sa conscience de roi laïque et sa conscience de pieux chrétien un équilibre méritoire. Rien de pareil chez Louis xiv. L’Église dont il se dit fils aîné ne possède à Rome qu’un vicariat. Son vrai siège est dans le ciel et le roi prétend s’entendre directement avec Dieu dont il est également le délégué. Il abandonne au pape le domaine du dogme en général mais c’est de lui-même que relève, en France, l’organisation ecclésiastique. Il la veut unitaire, présentant une belle harmonie, une noble ordonnance comme celles des colonnades qu’il affectionne et des jardins disciplinés qui charment ses regards. C’est là ce qui dicte sa conduite dans l’affaire des

  1. Françoise d’Aubigné d’une famille protestante mariée à un médiocre poète, Scarron, veuve à vingt-cinq ans et choisie pour élever les enfants de Louis xiv, et de Mme de Montespan, charma le roi par son esprit et sa discrète beauté. Le roi lui donna le titre de marquise de Maintenon et, las de la vie irrégulière et immorale qu’il avait menée jusqu’alors, il l’épousa morganatiquement un an après que la reine fut morte (1684).