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Page:Coubertin - Histoire universelle, Tome IV, 1926.djvu/186

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histoire universelle

ingratitude obligatoire conduirait à se rebeller ainsi qu’avait fait le frère aîné ; et on se promettait cette fois de ne plus s’imposer pour les retenir les frais d’une guerre inutile. Lorsque les Dominions commencèrent à se constituer, l’opinion s’intéressa à leur croissance et l’on entrevit en Angleterre la possibilité d’une séparation graduelle, à l’amiable, qui laisserait subsister des liens amicaux. Puis lorsqu’une politique sagement libérale et une pédagogie créatrice d’initiative et de self control eurent porté leurs fruits, on se prit à douter si vraiment la séparation était fatale. Depuis 1884 l’Imperial Federation league travaillait à l’unité. Ses comités multiples, son activité, l’adhésion des personnalités les plus considérables des Dominions aussi bien que de la mère-patrie lui ralliaient des partisans de plus en plus nombreux. Lorsque le 21 juin 1887, la reine célébra son premier « jubilé », les Anglais dressèrent le bilan impérial des cinquante années écoulées depuis son avènement. Les statistiques étaient impressionnantes ; la population coloniale avait passé de cent vingt-six à deux cent cinquante millions ; la superficie utilisable s’était accrue d’environ trois millions et demi de kilomètres carrés ; le commerce des colonies était monté de cinquante quatre à quatre cent trente quatre millions de livres, leurs revenus publics avaient quintuplé ; quarante millions de kilomètres de voies ferrées sillonnaient leurs territoires… Il y eut du vertige dans les âmes. Nul ne le perçut d’abord. Dix ans s’écoulèrent encore avant que l’effet n’en devint apparent. En 1897 un second jubilé intervint ; soixante ans d’un règne sans régence ni éclipse : cela tournait au prodige. Le cortège qui se déroula à travers Londres ne ressembla pas au précédent ; au lieu d’une belle fête familiale à laquelle avaient participé les dynasties apparentées, on eut un étalage de puissance mondiale rappelant les pompes orgueilleuses de la Rome antique. L’ascension avait pris fin. On était au sommet ; allait-on s’y tenir ?… En réalité ce n’était que le sommet matériel ; le sommet moral se trouvait déjà franchi et la descente, amorcée. L’affranchissement de l’Irlande auquel demeurait attaché le grand nom de Gladstone se poursuivrait envers et contre tous ; des libertés trop tardives, bienfaisantes quand même, seraient reconnues aux Égyptiens et aux Hindous… mais de la métropole ne rayonnerait plus aucun courant d’aspirations morales. De nouveau allaient y dominer l’esprit mercantile exclusif, la passion du gain et de la richesse avec toutes les conséquences corruptrices qu’entraîne toujours une semblable domination.