Ouvrir le menu principal

Page:Coubertin - Histoire universelle, Tome IV, 1926.djvu/109

Cette page a été validée par deux contributeurs.
105
la révolution francaise et l’empire

saient plus d’aucun crédit. À force d’économies Frédéric ii de Prusse avait amassé des réserves que son incapable successeur réussirait d’ailleurs à promptement dissiper. Seule, l’Angleterre, encore que très obérée, possédait des rouages financiers relativement en ordre. Aussi les capitaux étrangers n’allaient-ils pas tarder à y refluer. Les causes de cet état de choses étaient partout les mêmes : injuste répartition et mauvais rendement des impôts, corruption intense des privilégiés, morne désespérance des classes laborieuses devant l’effort improductif. Le tableau lamentable et véridique que Taine a tracé de la misère provinciale en France à la veille de la révolution a concentré l’attention sur ce pays mais ce qu’il en dit peut s’entendre des autres aussi bien. Partout un prolétariat pressuré et exsangue alimentait le luxe d’une haute classe dépravée. Partout il y avait des terres en friche, des maisons en ruines, des mendiants sordides. Partout aussi on s’accordait à prévoir la chute d’une société vouée à de pareils contrastes, L’allemand Forster jugeait l’Europe « à la veille d’une terrible révolution » ; et un de ses compatriotes appelait de ses vœux « une inondation quelconque, fut-elle de barbares, pour balayer ce marais infect ».

On peut se demander dès lors pourquoi cette révolution a éclaté en France plutôt qu’ailleurs. Et d’autant plus que les quinze premières années du règne de Louis xvi (1774-1789) y virent se dessiner un relèvement et s’amorcer des réformes qui remplirent la nation d’espoir et de confiance. La question n’est point aussi complexe qu’il y paraît. Il suffit pour y répondre d’observer la coexistence à proximité l’une de l’autre de deux villes comme Paris et Versailles qui furent les pôles positif et négatif entre lesquels l’étincelle est forcée de jaillir. Versailles, ville de cour où l’imprudence de Louis xiv avait centralisé l’activité des privilégiés était devenue sous son successeur une sorte de musée de tous les abus dont souffrait le royaume. Là se centralisaient les quatre cent millions de rente du roi ; là étaient groupées les quinze mille personnes qui composaient sa maison ; là se dissipait en dépenses somptuaires, en entretien de parasites, en libéralités inavouables le produit des exactions subies par le peuple ; là se nouaient les intrigues de tous ordres dont dépendaient l’élévation et la disgrâce des favoris, la désignation ou la révocation des fonctionnaires… Telle était la puissance de ce mécanisme malfaisant au maintien duquel tant de gens étaient intéressés que même l’intervention d’un monarque réformateur fut demeurée inapte à en modifier sur place le fonctionnement.