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Page:Coubertin - Histoire universelle, Tome III, 1926.djvu/42

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histoire universelle

L’emprise de Charlemagne sur son temps ne vint pas seulement de son titre mais d’un attrait personnel qui doubla son pouvoir. Nous le connaissons assez pour ne pas nous en étonner. Bien des traits de son caractère le rendent sympathique et la postérité ne lui a pas tenu rigueur d’avoir pris avec la morale d’étranges libertés. Elle lui reprocherait plus volontiers ses inutiles cruautés à l’égard des ennemis qui ne voulaient pas se convertir à la foi chrétienne. Par contre elle s’est longtemps méprise sur sa valeur intellectuelle. Si l’énergie et la bonne volonté de Charlemagne sont hors de doute, sa compréhension paraît avoir été assez faible. L’on peut s’étonner d’abord que l’héritier d’un trône déjà considérable fut, à ce point dépourvu de culture. Il sut lire très tard, et ne parvint jamais à bien écrire. Chez Théodoric ou chez Charles Martel pareilles insuffisances se comprennent. Ils avaient peu de goût pour apprendre, peu de désir de savoir. Charlemagne au contraire en avait le désir. On le vit bien aux efforts qu’il fit non seulement pour s’entourer de gens cultivés mais pour s’instruire lui-même à leur contact. Éginhard, son enthousiaste panégyriste, est bien obligé d’avouer parfois que « le résultat fut médiocre » et d’autre part il dit que l’« aisance de parole » de l’empereur « confinait presque à la prolixité » ; ce qui chez un souverain chargé de pareilles responsabilités n’est sûrement pas une marque de grande supériorité.

Mais c’est dans les dispositions prises par Charlemagne pour régler l’avenir qu’apparaissent la pauvreté de ses conceptions et son incapacité à s’élever au niveau romain. De son administration et de ses méthodes intérieures de gouvernement, nous ne pouvons pas équitablement juger parce qu’il nous est difficile de réaliser le chaos dont il fallait alors émerger : circonscriptions emmêlées, traditions opposées, intérêts divergents, violences et perfidies sans cesse en jeu les unes contre les autres. Pour le même motif on ne doit pas sous-estimer les fondations d’écoles et ce qui s’y enseignait, encore qu’à travers les dithyrambiques éloges formulés par l’Église apparaisse aisément la médiocrité foncière de cet enseignement en si douloureux contraste avec l’éclat de la pensée contemporaine à Byzance, à Bagdad ou à Cordoue sans parler de Singanfu. Où la sévérité est permise, c’est lorsqu’on voit Charlemagne, après avoir dès 780 fait couronner ses fils l’un roi des Aquitains et l’autre roi des Lombards, arrêter vingt-six ans plus tard (806) les grandes lignes du partage qui devait intervenir à sa mort. Dans l’intervalle il était devenu empereur d’Occident sans qu’évidemment sa mentalité franque en eût été modifiée.