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Page:Coubertin - Histoire universelle, Tome II, 1926.djvu/148

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les croisades

jaillit spontanément ce qui n’enlève rien à sa valeur. Malheureusement son exécution fut déplorable. Il eut fallu tout réglementer et préparer avec soin. Au lieu de cela on s’en remit au Saint esprit. La foi fut chargée de faire des miracles et l’enthousiasme de tenir lieu d’organisation technique. De plus, tandis qu’au concile de Clermont (1095) où l’entouraient des milliers de chevaliers, le pape Urbain ii les incitait à mettre leurs épées au service de la chrétienté, on permit à des agitateurs populaires tels que les français Pierre l’ermite et Gauthier « sans avoir » ou l’allemand Gottesschalk de provoquer l’exode de masses indigentes fanatisées par leurs discours. Et l’on vit ainsi des familles entières avec vieillards et enfants entasser des provisions sur un charriot et se mettre en route au hasard à la grâce de Dieu, demandant à chaque ville rencontrée si ce n’était point là cette Jérusalem vers laquelle ils se dirigeaient. Bientôt une masse inouïe dévala le long du Danube, harassée, affolée par cette marche interminable, obligée de piller pour se nourrir, soulevant l’hostilité sur son passage, semant des traînards destinés à mourir de misère et ne luttant contre le découragement que grâce à l’exaspération mystique quotidiennement entretenue par les chefs.

L’empire grec avait une part de responsabilité dans l’évènement. Malgré son peu de sympathie pour l’occident, Alexis Commène inquiet des progrès formidables des Turcs installés en Asie mineure[1] avait adressé un pressant appel à la chrétienté. Lorsqu’il vit aux portes de Byzance l’étrange secours qu’on lui envoyait, il regretta amèrement de l’avoir provoqué. Cependant, à la suite d’une si lamentable avant-garde, parurent les guerriers : quatre armées groupées par nationalités. Godefroy de Bouillon, duc de Basse Lorraine et son frère Baudouin commandaient les Allemands ; deux princes normands de Sicile, Bohémond et Tancrède, commandaient les Italiens. Quant aux Français, ils étaient divisés en deux groupes : les Provençaux et les Français du nord. Ils descendirent la vallée du Po, traversèrent l’Adriatique et la péninsule des Balkans. Il semble qu’en route l’état d’esprit des croisés se soit précisé ; la convoitise commença de l’emporter sur la conviction. On les a bien dépeints en disant que la plupart étaient des hommes « simples, oisifs, curieux, pleins d’ambition, avides de satisfaire leurs appétits dans ce monde et d’assurer leur salut dans l’autre ». Ce qui les jetait avec tant d’enthousiasme en une pareille aventure, c’était justement

  1. Il ne s’agissait encore que des Turcs seldjoucides et non des Ottomans.