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Page:Coubertin - Histoire universelle, Tome I, 1926.djvu/61

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empires du sud : inde

cachaient dans la jungle et autour des ascètes errants on voyait s’assembler des princes, des femmes, de riches marchands en quête d’une réaction salutaire contre les maux de l’âme et du corps. Et cette réaction, ils la cherchaient excessive comme toutes choses dans l’Inde.

La prédication de Çakia Mouni pourtant n’eût point ce caractère, contrairement à ce que l’on s’imagine d’ordinaire. L’homme qui a déconseillé la mortification volontaire comme « indigne et vaine » et qui a dit : « le meilleur refuge contre le mal, c’est la saine réalité » était un esprit singulièrement pondéré. Mais en proclamant que l’existence individuelle est la cause de la douleur et que la suppression de la douleur ne peut provenir que de l’anéantissement du désir d’exister, il se plaçait aux antipodes de la conception aryenne à laquelle les Perses et les Grecs, demeurés fidèles, apportaient en ce même temps une consolidation définitive. Désormais aux religions d’action et d’inégalité qui seraient celles de l’occident, l’orient opposerait la formule de son Nirvana égalitaire comportant la divinisation du néant et l’anathème jeté au progrès. La supériorité du bouddhisme à ses débuts, c’est qu’il se réclamait de la solidarité humaine, de la fraternité — vertu qui devait demeurer si étrangère aux peuples occidentaux que l’Évangile même ne réussirait point à l’implanter parmi eux. Mais la pratique d’une fraternité efficace exige l’effort individuel et il n’y a point d’effort individuel sérieux sans attachement à la vie. De là le caractère occasionnel et infécond de la solidarité bouddhique. Le jour où l’occident converti au solidarisme entreprendrait de l’organiser, l’Asie aurait perdu le seul élément de supériorité morale dont elle puisse se prévaloir par rapport au reste du monde civilisé.

La parole de Çakia Mouni, embellie de tout le charme de pureté et de bonté qui émanait de sa personne lui attira de fervents disciples. Malgré que l’égalitarisme et le renoncement fussent à la base de la doctrine, ces disciples furent généralement des lettrés, des dirigeants, des riches. Tel était pourtant le besoin d’une réaction contre l’intolérance et l’intransigeance des Brahmanes qu’un mouvement similaire se dessina parmi le peuple sous le nom de Djainisme. Les adeptes de ce mouvement, inaccessibles à la contemplation et à la méditation, pratiquèrent un ascétisme rigoureux.

Tout cela se répandit d’autant moins vite que Çakia Mouni ne laissait pas derrière lui les éléments d’une véritable Église. Peut-on créer une Église sans culte ni prières ? Peut-on assurer