Page:Coppée - Œuvres complètes, Prose, t1, 1892.djvu/71

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

cière, dont les grands arbres, aujourd'hui disparus, dressaient leurs cimes noires dans la splendeur du ciel étoile. Au milieu de l'avenue, on apercevait, dépassant le long enclos de mauvaises planches, les cornes noires des bœufs parqués là, en prévision du siège.

Quand ils se furent engagés sous les ombrages obscurs du boulevard, Eugénie ralentit le pas tout à coup et parla d'une voix altérée :

« Monsieur Gabriel, j'ai à vous dire une chose dont vous ne vous fâcherez pas, je l'espère. Depuis quelque temps, je vois bien que vous prenez trop d'amitié pour moi, et cela me fait beaucoup de peine. C'est seulement pour m'expliquer en toute franchise avec vous que j'ai consenti ce soir à me laisser accompagner. Je ne veux pas que vous ayez du chagrin à cause de moi. Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez bien sage? Vous ne reviendriez plus chez Me Henry. Moi, je ne peux pas ne plus y retourner, parce qu'elle a été trop gentille à mon égard. Mais vous, vous devriez avoir ce courage-là. A quoi cela nous mènerait-il d'avoir une idée l'un pour l'autre? Vous en souffririez, et moi aussi, et je suis déjà assez malheureuse. Et encore, j'ai tort de me plaindre... puisque la vie est comme ça! >