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Page:Conquête, J.-B.-R Robinet - Dictionnaire universel des sciences morale.djvu/4

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CONQUÊTE.

quel, de tuer ; ce qui leur a fait tirer des conſéquences terribles comme le principe, & établir des maximes que les conquérans eux-mêmes, lorſqu'ils ont eu le moindre ſens, n'ont jamais priſes. Il eſt clair que lorſque la Conquête eſt faite, le conquérant n'a plus le droit de tuer, puiſqu'il n'eſt plus dans le cas de la défenſe naturelle & de ſa propre conſervation.

Ce qui a fait penſer ainſi nos Auteurs politiques, c'eſt qu'ils ont cru que le conquérant avoit droit de détruire la ſociété; d'où ils ont conclu qu'il avoit celui de détruire les hommes qui la compoſent ; ce qui eſt une conſéquence fauſſement tirée d'un faux principe car de ce que la ſociété ſeroit anéantie, il ne s'enſuivroit pas que les hommes qui la forment duſſent être anéantis. La ſociété eſt l'union des hommes, le citoyen peut périr, & l'homme reſter.

Du droit de tuer dans la Conquête, les politiques ont tiré le droit de réduire en ſervitude mais la conſéquence eſt auſſi mal fondée que le principe.

On n'a droit de réduire en ſervitude, que lorſquelle eft néceſſaire pour la conſervation de la Conquête. L'objet de la Conquête eſt la conſervation : la ſervitude n'eſt jamais l'objet de la Conquête ; mais il peut arriver qu'elle ſoit un moyen néceſſaire pour aller à la conſervation.

Dans ce cas, il eſt contre la nature de la choſe que cette ſervitude ſoit éternelle ; il faut que le peuple eſclave puiſſe devenir ſujet. L'eſclavage dans la Conquête eſt une choſe d'accident lorſqu'après un certain eſpace de temps, toutes les parties de l'État conquérant ſe font liées avec celles de l'État conquis, par des coutumes des mariages, des loix, des aſſociations & une certame conformité d'eſprit, la ſervitude doit ceſſer. Car les droits du conquérant ne ſont fondés que ſur ce que ces choſes-là ne ſont pas, & qu'il y a un éloignement entre les deux nations, tel que l'une ne peut pas prendre confiance en l'autre.

Ainſi le conquérant qui réduit le peuple en ſervitude, doit toujours ſe réſerver des moyens, & ces moyens ſont ſans nombre, pour l'en faire ſortir le plutôt qu'il eſt poſſible.

Ce ne font point là, ajoute M. de Montefquieu, des choſes vagues, ce ſont des principes, & nos peres qui conquirent l'Empire Romain les pratiquerent. Les loix qu'ils firent dans le feu, dans l'action, dans l'impétuoſité, dans l'orgueil de la victoire ils les adoucirent : leurs loix étoient dures, ils les rendirent impartiales. Les Bourguignons, les Goths & les Lombards vouloient toujours que les Romains fuſſent le peuple vaincu : les loix d'Euric, de Gondebaud & de Rotharis, firent du Barbare & du Romain des concitoyens.

Au lieu de tirer du droit de Conquête des conſéquences ſi fatales, les politiques auroient mieux fait de parler des avantages que ce droit peut quelquefois apporter au peuple vaincu. Ils les auroient mieux ſentis, si no-