Page:Colomb - Le violoneux de la Sapinière, 1893.djvu/30

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
18
le violoneux de la sapinière.

un cocorico triomphant ; et naturellement ses poules l’avaient suivi : si bien que la Tarnaude avait fini par être distraite de sa colère par les réclamations de ses volailles.

« Allons ! s’était-elle écriée, parce qu’un ivrogne s’est laissé choir, ce n’est pas une raison pour que de pauvres bêtes meurent de faim ! »

Et elle était sortie majestueusement, entraînant après elle toute la gent emplumée, à qui elle distribua une provende plus abondante que de coutume, pour la dédommager d’avoir attendu. Elle jetait le grain à pleines poignées, adressant des paroles caressantes à telle ou telle grande pondeuse ou bonne couveuse, surtout au brave coq, fièrement dressé sur ses ergots et majestueusement occupé à faire régner l’ordre parmi ses poules qui se bousculaient en caquetant. La Tarnaude était de cette classe de personnes — classe plus nombreuse qu’on ne croirait — qui sont beaucoup plus tendres pour les bêtes que pour les gens, peut-être parce que les bêtes ne peuvent pas les contredire. Après les poules vinrent les canards, qui engloutirent avidement leur nourriture, en relevant la tête et remuant le cou pour l’aider à passer, et coururent ensuite, en se dandinant, la digérer dans la mare. Puis la Tarnaude servit le son et les pommes de terre à ses gorets, qui l’accueillirent avec les plus beaux grognements de satisfaction. Quand elle eut donné la pâtée à tous ses animaux domestiques, elle rentra dans la maison et se mit à vaquer aux soins du ménage sans s’occuper des gémissements de son mari. À la fin pourtant, se tournant vers lui :

« Un peu de patience, l’homme ; Louis va finir son labourage d’hier, et puis il ira chercher la mère Françoise, la rebouteuse ; elle s’entend à guérir comme un docteur, et elle ne prend pas si cher ; tu pourras te reposer à ton aise, puisqu’on ne danse pas en carême, et tu recommenceras à travailler pour Pâques : comme cela, il n’y aura pas grand’chose de perdu. »

Cette perspective ne parut pas consoler beaucoup le blessé ; mais il se tut pourtant, et Louis s’en alla labourer. Quand il eut fini, il rentra prendre son bâton pour s’en aller chercher la rebouteuse. Mais au moment où il ouvrait la porte, il entendit trotter un cheval, et au même moment Fourchette arriva avec ses deux cavaliers Ambroise se laissa prestement glisser à terre, et courant à la maison :

« Voilà le docteur ! J’ai été le chercher pour raccommoder les jambes du père. »