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Page:Coignet - Les Cahiers du capitaine Coignet, 1883.djvu/234

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lage, je rapporte un petit pot, deux œufs et du bois ; j’étais mort de fatigue.

Non ! jamais l’homme ne pourra peindre cette misère, toute notre artillerie était embourbée ; les pièces labouraient la terre ; la voiture de l’Empereur, avec lui dedans, ne put s’en tirer. Il fallut lui mener un cheval près de sa portière pour le sortir de ce mauvais pas pour se rendre à Pultusk, et c’est là qu’il vit la désolation dans les rangs de ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C’est là qu’il nous traita de grognards, nom qui est resté et qui nous fait honneur aujourd’hui.

Je reviens à mes deux œufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu. Le colonel Frédéric qui nous commandait vint vers mon feu, car c’est moi qui, le plus courageux dans l’adversité, avais le premier fait un feu de maître. Voyant un aussi bon feu, il vint à notre bivouac, et voyant un petit pot devant, il dit : « Il va bien, le pot-au-feu ? — Oui, colonel, c’est deux œufs que j’ai trouvés. — Ah bien, dit-il, puis-je compter sur un ? — Oui, colonel. — Eh bien ! je reste près de votre feu. »

Je fus chercher deux gerbes de blé pour le faire asseoir, et je lui mets ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux œufs et lui en donne un. En le prenant, il me donne un napoléon, et me dit : « Si vous ne prenez pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre œuf ; il vaut cela aujourd’hui. »