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Page:Claudel - Richard Wagner, 1934, La Revue de Paris.djvu/19

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RICHARD WAGNER 287

a succédé l’âge de fer, la froide humidité de novembre. Comme ce pauvre Wagner a dû s’ennuyer à manœuvrer tous ces corps sans vie et à tricoter mécaniquement tous ces thèmes en un lugubre pensum pour lequel il semble avoir reçu les conseils de Beckemesser ! Il est tellement détrempé et découragé que même d’excellentes idées comme Siegfried revenant et essayant d’amener Brunnhilde qu’il ne reconnaît plus à un époux adultère, ça ne l’excite plus, il n’en tire point parti. Il déblaye ! il déblaye !

À gauche. — Encore le premier acte, c’est la pluie sur le Hartz ou le Taunus, mais le deuxième acte, c’est la pluie sur un champ de betteraves !

À droite. — Vous vous rappelez tous ces Gibichung avec leurs cornes sur la tête et leurs courroies en losanges ? Et ces deux navrants petits chœurs comme des excursionnistes sous la tempête dans leurs imperméables qui essayent de se donner du courage en exécutant des airs patriotiques ?

À gauche. — Les plus grands poètes ont leurs effondrements. La Grâce n’y est plus et ils n’ont pas assez d’habileté pour donner le change. Rappelez-vous Henry VIII et Mesure pour Mesure. Peut-on imaginer quelque chose de plus morne et de plus inutile ? et quelque chose de plus bâclé et de plus bousillé que Roméo ef Juliette, écrit dans un plus abominable jargon ? Si Shakespeare n’avait fait que des choses de ce genre, et il en a fait pas mal, comme on comprendrait le jugement de Voltaire

À droite. — Le génie revient au troisième acte comme un coucher de soleil. Siefgried se souvient de Brunnhilde et Wagner se rappelle qu’il a du génie. Notre grand Wagner ! Comme c’est amer et poignant ! Nous l’écoutons le cœur tordu et les larmes aux yeux. Toute notre jeunesse a suivi le cortège de Siegfried.

À gauche. — Et alors il réunit tous ses efforts pour la catastrophe dont vous avez si bien parlé tout à l’heure (ou était-ce moi ?) L’idée d’une catastrophe, je veux dire une belle, une vraie, pour les Allemands, elle est aussi transportatoire que celle de la Révolution l’était autrefois pour les Français.

À droite. — C’est ici qu’on regrette de ne pas savoir lire la musique et de promener des yeux impuissants sur ces grandes