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Page:Claudel - Richard Wagner, 1934, La Revue de Paris.djvu/10

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278 LA REVUE DE PARIS

parce que là-bas il entend l’appel de Venusberg ? C’est épatant !

À droite. — Ah, je n’y peux rien, mon cher Jules, mais moi, cette romance de l’Étoile dont on se moque tant aujourd’hui, elle me tourne le cœur ! Qu’est-ce qui vous fait rire ?

À gauche. — Je vous demande pardon, mais à l’instant s’est présentée à mon esprit une vieille photographie de Wagner faite à Vienne dans le temps qui le montre tout petit et maigre entre deux énormes femmes avec son béret de velours et sa figure de polichinelle.

À droite. — Il y avait dans Wagner du farfadet et du Nibelung, non seulement du magicien mais du nabot malfaisant. Ce thème qu’il a trouvé pour Alberich en dit long sur son compte. Une histoire nous le montre au théâtre, courant comme un diable sur le rebord du balcon pour atteindre la scène et participer à une de ces batailles horrifiques à grands coups de fer-blanc qu’il affectionnait.

À gauche. — Il y a dans tout vrai Allemand un mineur à côté d’un forestier. Ils ont le travail des métaux dans le sang. Mais pardon, je vous ai interrompu.

À droite. — Ce ne sont plus des pommes que vous me lancez, c’est une corde à linge que vous me tendez sous les pieds au moment où l’épée haute je me prépare à charger à la tête d’un grand escadron de paroles !

À gauche. — Vous alliez me parler de Baudelaire.

À droite. — Vous faites le malin, mais vous auriez été avec moi à cette représentation de Vienne, et Dieu sait si elle était mauvaise ! Vous auriez été aussi bête. J’ai sangloté d’un bout à l’autre.

À gauche. — Baudelaire raconte quelque chose de ce genre.

À droite. — Comme nous nous comprenons tous les trois ! Vous vous rappelez ce mot de l’Évangile, la chair qui désire contre l’esprit et l’esprit qui désire contre la chair. On ne fait attention qu’à la première partie de la phrase. Mais il y a une passion de l’esprit plus terrible et plus violente que toutes les ardeurs de la chair. La chair est un poids accablant, mais l’esprit est une tension irrésistible.

À gauche. — Est-ce la chair ou l’esprit dans Tristan qui est intéressée ?