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VIE DE CICÉRON.

expira bientôt, et il partit pour son gouvernement, remettant à Cicéron le soin de cette affaire. Celui-ci la fit reprendre au commencement de l’autre année (697), et rencontra l’opposition du même tribun. Il fut alors décidé qu’on ne ferait servir au rétablissement du roi aucune armée romaine, et qu’on y emploierait seulement l’autorité d’un représentant de la république. Cicéron parla pour Lentulus ; Pompée avait aussi des partisans. L’indécision fut telle, que l’on ne nomma ni l’un ni l’autre ; et il fut décrété qu’on laisserait au roi le soin de se rétablir lui-même. On revint plus tard sur cette résolution ; et Pompée, à la persuasion de Cicéron, laissa donner cette commission à Lentulus, lequel, à son tour, l’abandonna à Gabinius, qui s’y ruina.

On procéda enfin à l’élection des édiles, et Clodius fut élu. Cette dignité lui donnait de grands avantages sur Milon, et le délivrait d’abord de la crainte d’un jugement. Aussi commença-t-il par accuser son adversaire du même crime pour lequel Milon l’avait poursuivi. Milon se présenta devant les juges, accompagné de Pompée, de Crassus et de Cicéron. Cette première audience fut tranquille. Dans la seconde, comme Pompée commençait la défense de l’accusé, le parti de Clodius poussa de grands cris. Pompée attendit le silence, et reprit son discours. Clodius, s’étant levé pour lui répondre, le parti de Pompée fit tant de bruit à son tour, qu’il ne put parler. Il eut recours à ses moyens ordinaires, à la violence. La mêlée fut sanglante ; les Clodiens furent vigoureusement repoussés par les Pompéiens. Cicéron, voyant l’action s’engager, avait pris le chemin de sa maison.

Le sénat s’assembla sur-le-champ. Pompée, qui y avait peu d’amis fut blâmé. Cicéron s’était tenu chez lui pour n’avoir pas à choisir entre le danger d’offenser Pompée, s’il ne prenait pas son parti, et la nécessité de déplaire au sénat, s’il entreprenait de le défendre.

Devenu impopulaire et odieux, Pompée tint conseil avec Cicéron sur les moyens de pourvoir à sa sûreté, souvent menacée. Ils firent ensemble une espèce de ligue défensive, et appelèrent de toutes les parties de l’Italie leurs amis et leurs clients. Clodius avait aussi rassemblé tous les siens pour l’audience suivante. Mais reconnaissant l’infériorité de ses forces, il n’osa rien entreprendre ; et après deux nouvelles audiences, l’affaire, ajournée de nouveau, ne paraît pas avoir été reprise.

La position de Cicéron devenait de jour en jour plus embarrassante devant le sénat, où l’on attaquait sans cesse Pompée et quelquefois César. Il prit le parti de n’y plus venir, et se tourna vers le barreau. Mais là de nouveaux embarras l’attendaient. Il lui fallut, par suite de ses engagements avec Pompée, entreprendre des causes indignes de son caractère et de son talent ; par exemple, celle de L. Bestia, son ennemi, et l’un des complices de Catilina. Il le défendit six fois, à des époques différentes.

Une cause meilleure, et qui était presque la sienne, ajouta à sa gloire. Clodius avait accusé de violence (de vi) le tribun Sextius, blessé par Clodius même dans une des luttes engagées pour le rappel de Cicéron. Il le défendit, et son plaidoyer est un des plus beaux qui nous soient restés de lui. Vatinius était venu témoigner contre l’accusé. Cicéron, au lieu de l’interroger sur les faits de la cause, l’accabla de questions perfides sur tous les faits honteux de sa vie. Cet interrogatoire, qui s’est conservé sous ce titre même (interrogatio), est une des productions où éclate le plus la verve mordante de l’orateur. Sextius fut absous, et Vatinius, sifflé.

Cependant, avec la nouvelle des succès de César dans les Gaules, on reçut de lui à Rome une requête par laquelle il demandait de l’argent, le pouvoir de créer dix lieutenants nouveaux, et la prolongation de son commandement pour cinq ans. Ces prétentions parurent excessives. Cicéron lui fit tout accorder.

La rareté de l’argent et la cherté des vivres entretenaient l’inquiétude à Rome. Cicéron demanda que, dans l’état présent du trésor, qui ne permettait pas d’acheter les terres de Campanie, dont un acte de César avait ordonné de faire le partage au peuple, cet acte fut examiné. C’était attaquer le triumvirat ; et rien ne pouvait être plus agréable aux ennemis de Cicéron, lesquels se flattèrent aussitôt de voir naître enfin la division entre lui et Pompée. Il n’en fut rien, et ils ne changèrent même point l’habitude où ils étaient de souper presque tous les jours ensemble. Mais Pompée, dans une entrevue qu’il eut bientôt à Lucques avec César, le trouva fort irrité contre Cicéron, auquel il envoya de suite un courrier, le conjurant d’abandonner sa proposition. Une lettre de Quintus, lieutenant de Pompée, lui en fit voir tous les dangers. Cicéron céda.

Il se tint quelque temps éloigné des affaires, visita ses maisons de campagne, et en surveilla les travaux, que Clodius, toujours en lutte contre Milon, ne trouvait plus le loisir d’empêcher. La seule bibliothèque de la villa d’Antium, rebâtie depuis peu, était encore si considérable, malgré le pillage qu’on en avait fait, qu’Atticus lui envoya deux bibliothécaires pour aider les siens à y mettre de l’ordre.

Cicéron avait alors, avec son jeune fils, celui de Quintus. Il les faisait instruire sous ses yeux par Tyrannion, célèbre rhéteur grec, qui avait eu Strabon pour élève. Mais la paix de sa solitude était souvent troublée par des chagrins domestiques. Sa femme et celle de son frère, toutes les deux d’une humeur difficile, ne pouvaient s’accorder ni ensem-