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artistes anglais contemporains.

Le troisième tableau que M. Burne-Jones nous montra en 1878 — et que nous mettons de nouveau sous les yeux du lecteur dans la belle eau-forte de M. Lalauze – était encore plus important que les précédents. Le motif était emprunté au beau poème de Tennyson. Nous ne saurions plus heureusement démontrer la haute intelligence de l’interprète qu’en invitant le lecteur à comparer l’oeuvre du peintre à celle du poète.

Voici le charmant passage auquel s’est arrêté M. Burne-Jones en ce tableau qu’il intitule « The Béguiling of Merlin », la Séduction de Merlin.

« Viviane cherchait toujours à exercer ce charme sur le grand enchanteur du temps, s’imaginant que sa gloire serait grande en proportion de la grandeur de celui qu’elle aurait subjugué.

« Elle était étendue tout de son long et lui baisait les pieds, comme plongée dans le respect le plus profond et dans l’amour. Un tortil d’or entourait ses cheveux, une robe de samit sans prix, qui la dessinait plutôt qu’elle ne la cachait, se collait sur ses membres souples, semblable en couleur au feuillage des saules pendant les jours de mars mêlés de vent et de soleil.

« Tandis qu’elle baisait les pieds de Merlin elle s’écria : « Foulez-moi, pieds chéris, vous « que j’ai suivis à travers le monde, et je vous adorerai ; marchez sur moi et je vous, baiserai. » Lui restait muet, un sombre pressentiment roulait dans sa tête, Comme, par un jour menaçant, dans une grotte de l’Océan, la vague aveugle va, parcourant en silence la longue galerie de rochers ; aussi lorsqu’elle leva sa tête qui semblait interroger tristement, quand elle lui parla et lui dit : « Ô Merlin, m’aimez-vous ? » et une seconde fois : « Ô Merlin, m’aimez-vous ? » puis une fois encore : « Puissant maître, m’aimez-vous ? » il resta muet. Et là souple Viviane, étreignant son pied avec force, se glissa près de lui, monta jusqu’à son genou et s’y assit ; elle entrelaça ses pieds cambrés derrière la jambe du devin, passa un bras autour de son cou, s’attacha à lui comme un serpent, et, laissant pendre sa main gauche, comme une feuille, sur la puissante épaule de Merlin, elle fit de sa droite un peigne de perles pour séparer les flocons d’une barbe que la jeunesse disparue avait laissée grise comme la cendre. Alors il ouvrit la bouche, et dit, sans la regarder : « Ceux qui sont sages en amour aiment beaucoup et parlent « peu. » Et Viviane répondit vivement : « J’ai vu autrefois le petit dieu aveugle sur la tapisserie « du roi Arthur à Camelot ; mais n’avoir ni yeux ni langue… Oh ! le sot enfant ! Cependant vous « êtes sage, vous qui parlez ainsi ; laissez-moi croire que le silence est de la sagesse ; je me tais « donc et ne demande point de baiser. » Elle ajouta tout de suite : « Voyez, je m’enveloppe de « sagesse. » Et autour de son cou et de son sein, jusqu’à ses genoux, elle tira le large et épais manteau de la barbe de Merlin et elle dit qu’elle était une mouche d’été aux ailes d’or, prise dans la toile d’une grande et vieille araignée tyrannique, qui voulait la dévorer dans ce bois sauvage sans dire un mot. C’est à quoi Viviane se comparait ; mais elle ressemblait bien plutôt à une funeste et charmante étoile voilée de vapeur grise. À la fin, Merlin sourit tristement : « Dans quel but étrange, dit-il, toutes ces gentillesses et ces folies, ô Viviane ? Que m’annoncent-elles ? Que veulent-elles de moi ? Je vous en remercie néanmoins, car elles ont dissipé ma « mélancolie. »

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« À peine avait-elle cessé que, partant du ciel (car la tempête était maintenant arrivée au-dessus d’eux), un dard de feu déchira le chêne géant et joncha tout à l’entour la terre sombre de débris de branches et d’éclats de bois. Merlin leva les yeux et vit l’arbre qui brillait rayé de lueurs blanches au milieu des ténèbres. Mais Viviane, craignant que le ciel n’eût entendu son serment, éblouie par les zigzags livides de l’éclair et assourdie par les grondements et les craquements qui le suivirent, se rejeta rapidement en arrière, en s’écriant : « Ô Merlin, bien que « vous ne m’aimiez pas, sauvez-moi, sauvez-moi ! »

« Elle se colla à lui, l’embrassa étroitement et, dans sa frayeur, l’appela son cher protecteur ;