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JOURNÉE III, SCÈNE I.

de voir par moi-même s’il était traité dans sa prison d’une manière conforme à sa naissance et à son mérite ; c’est pour cela que je suis venue, et en entrant je me suis présentée comme la femme du gouverneur. Que vous dirai-je ? je l’ai trouvé si spirituel et si aimable, que cette visite a décidé de mon sort.


hélène.

Vous seule, ma cousine, lui avez trouvé cet esprit si rare, celle amabilité merveilleuse. À moi, au contraire, on m’a conté de lui des actes qui annoncent un rustre grossier.


l’infante.

On vous aura trompée : Frédéric est aussi remarquable par ses qualités morales et par ses manières que par son courage intrépide. C’est ainsi que la renommée le représente, et c’est ainsi qu’il m’est apparu, — pourvu toutefois que nous parlions toutes deux du véritable Frédéric.


hélène.

Je ne veux pas disputer avec vous ; car, de mon côté, je le confesse, je ne suis pas plus raisonnable. Vous aimez, vous, un homme mal appris ; moi, j’aime un homme d’une humble condition. Le gouverneur que vous avez vu…


l’infante, à part.

Ciel ! que viens-je d’entendre ?


hélène, à part.

Elle paraît toute étonnée.


l’infante, à part.

Je n’ai pu cacher mon émotion. — (Haut.) Achevez donc, je vous prie.


hélène.

Vous me méprisez, je le vois ; mais enfin cet amour, du moins, peut s’avouer. Eh bien ! oui, cet homme que j’ai vu arriver à mes pieds, malheureux et blessé, cet homme s’est emparé de mon cœur.


l’infante.

Taisez-vous, Hélène ; cela est honteux ; n’achevez pas !


hélène.

Moi, du moins, comme je vous le disais, je ne me suis pas oubliée au point d’aller le voir dans la prison, bien qu’il en soit le gouverneur. J’aime, mais je ne me suis point déclarée ; car je sais ce que je dois à ma réputation, je sais souffrir et me taire. Et bien que mon amour ne soit pas moins désintéressé que le vôtre, je ne me suis pas avancée jusqu’à lui offrir un cheval et de l’argent… Mais en voilà assez. Dieu vous garde !

Elle sort.

l’infante.

Comment ai-je pu ne pas me trahir ? Comment ai-je pu me commander de la prudence ? Comment ai-je pu rester maîtresse de moi-même, alors que tout mon cœur est ému, alors que toute mon âme