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LE GEÔLIER DE SOI-MÊME.

rêté ; et enfin doña Hékène m’ayant nommé gouverneur de ce château, on m’a confié la garde de cet homme que l’on croit être Frédéric. Voilà la vérité. Et si désormais je puis vous voir et vous parler librement tous les jours, comment voulez-vous que je sois assez lâche pour m’éloigner ? Vous parlez de périls ; mais pour un amant le péril le plus grand, le plus grand de tous les maux, n’est-ce pas l’absence ?


l’infante.

Un jour ou l’autre on finirait par tout découvrir, et alors je redoute la vengeance de mon père.


roberto.

Il y aurait un moyen de sortir d’embarras.


l’infante.

Et lequel ?


roberto.

Confiez votre amour à une personne que vous chargerez de le dire au roi ; s’il prend bien la chose et qu’il consente à votre mariage, alors on pourra tout lui avouer ; que s’il se fâche et veut se venger, eh bien ! sa vengeance tombera sur un vilain lourdaud, et mon maître demeurera en sûreté. Ainsi quel que soit le résultat, favorable ou non, pour vous est l’avantage et le danger pour un autre.


l’infante.

Cela est fort bien imaginé.


frédéric.

Ainsi, voilà qui est convenu : vous m’aimerez, ou, pour mieux dire, vous feindrez d’aimer mon représentant en public, et vous donnerez des marques de ce sentiment.


l’infante.

Oui, et ce sera un bonheur pour moi, et je vous suis reconnaissante de m’y autoriser. C’est un horrible supplice que de cacher ainsi l’amour que l’on éprouve. Donc j’aimerai en public le prisonnier ; mais je l’aimerai parce qu’il portera le nom de Frédéric ; autrement ni je ne l’aimerais ni je ne pourrais le feindre.


frédéric.

Ainsi, pour lui ?…


l’infante.

Un amour feint.


frédéric.

Pour moi ?…


l’infante.

Un amour véritable.


frédéric.

Vous m’aimerez, dites-vous ?


l’infante.

Je n’aimerai que vous.