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JOURNÉE III, SCÈNE IV.

la plus cruelle. Voir périr l’objet aimé, — le voir périr d’une mort aussi affreuse, c’est le plus grand des malheurs. — Maléca, mon épouse, — hélas ! impitoyable sort ! — est là, pâle, sanglante sous vos yeux ; une main sans pitié a percé son noble cœur ! — Vous êtes tous témoins, roi, et vous, mes amis, mes frères, du plus horrible sacrilège, du plus détestable forfait qu’un lâche ait pu commettre. Eh bien ! soyez aussi témoins, vous tous qui m’entendez, du serment que je fais d’en tirer la vengeance la plus terrible dont les annales de l’amour aient conservé la mémoire. Oui, je le jure devant cette beauté, je vengerai sa mort. Et puisque les Espagnols se retirent après cette glorieuse victoire, puisque l’on n’entend plus même dans le lointain le bruit de leurs tambours, toujours prompts à sonner la retraite, — moi je les suivrai ; je les suivrai jusqu’à ce que parmi tous ces soldats j’aie trouvé le barbare assassin, et que j’aie vengé sur lui, non pas la mort de celle que j’aimais, — je ne pourrais jamais la venger, — mais le plus affreux des crimes ; et alors le ciel qui a permis ce crime, le destin qui l’a voulu, la terre qui en a été le théâtre, oui, l’univers entier saura ce que c’est qu’un descendant des Arabes ; il saura que le trépas lui-même ne pourrait parmi nous séparer deux amans fidèles, et que dans un cœur africain l’amour vit encore après la mort.

Il sort.

don fernand.

Attends ! arrête !


lidora.

Tu arrêterais plutôt la foudre.


don fernand.

Enlevez le corps de cette malheureuse beauté. — Mais ne soyez pas effrayés en voyant cette nouvelle Troie, qui n’est plus pour la terre qu’un objet d’horreur. Morisques de l’Alpujarra, songez au sort que vous réservent d’impitoyables ennemis ; et comme votre roi Aben-Huméya, tirez l’épée pour la vengeance.

Il sort.

lidora.

Ah ! plût au ciel que ces montagnes dévastées par l’incendie s’écroulassent sur leurs fondemens, et se renversant les unes sur les autres, finissent d’un seul coup tant de malheurs !


Scène IV.

Le camp des Espagnols.
Entrent DON JUAN D’AUTRICHE, DON LOPE DE FIGUEROA, DON JUAN DE MENDOCE, et des Soldats.

don juan.

Galère est prise, ou pour mieux dire, elle est la proie de l’incendie, et elle semble un fragment détaché de la région du feu. Ne nous