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AIMER APRÈS LA MORT.

tre. Il me tuera, c’est sûr ; car à présent lui ne pouvoir plus arriver à temps à Gabia. — Moi me figurer que lui reparaître ici et me dire : « Alcouzcouz, mon cheval ? — Maître, moi pas l’avoir. — Qu’en as-tu fait ? — Moi, maître, lui s’est échappé. — Par où ? — Par ces montagnes. — Toi mourir. » Et puis, v’lan, moi être enfoncé avec un coup de dague dans le cœur. — Eh bien ! Alcouzcouz, s’il faut mourir, mieux vaut choisir sa mort. Au lieu de l’acier prenons le poison ; la mort être plus douce. Avalons. (Il tire une outre de sa besace et boit.) Meilleur mourir ainsi ; au moins le mort n’être pas baigné dans son sang… Comment te va ? pas trop mal… Le poison n’être pas assez fort, et moi en prendre encore un peu. (Il boit.) Déjà moi brûler… l’estomac tout en feu… Pour mourir plus vite fu poison, prenons-en encore un peu (Il boit.) Bon ! le voilà qui me ravage. Je sens ses effets. Mes yeux se troublent, ma tête s’embarasse, ma langue s’épaissit… mais puisque moi mourir, moi achever le poison ; car moi pas assez méchant pour vouloir empoisonner les autres… Mais quoi ! où donc être ma bouche ? moi ne la trouver plus.

On entend du bruit derrière la scène.

une voix, dans le lointain.

Sentinelles de Galère, aux armes !


alcouzcouz.

Qu’est-ce que cela ?… des éclairs !… Alors bientôt entendre le tonnerre.


Entrent DON ALVAR et DOÑA CLARA.

clara.

Seigneur, les sentinelles ont allumé les feux sur les tours.


don alvar.

Sans doute les Espagnols, profitant de la nuit, auront marché sur Galère.


clara.

Pars, mon ami ; déjà toute la place est en mouvement.


don alvar.

En vérité, ce serait à moi une belle action que de laisser ma dame dans une place assiégée !


clara.

Hélas !


don alvar.

Ce serait un bel exploit que de fuir en ce moment !


clara.

Oui, ton honneur est à défendre Gabia ; c’est peut-être sur ce point que l’ennemi s’est porté. Cher Tuzani, songe à ton devoir.


don alvar.

Quelle horrible situation ! D’un côté, c’est l’amour qui me retient ; de l’autre, j’entends l’honneur qui m’appelle.