Page:Calderón - Théâtre, trad. Hinard, tome II.djvu/242

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
232
AIMER APRÈS LA MORT.


mendoce.

Il y a beaucoup d’hommes qu’une certaine fortune remplit d’orgueil, d’arrogance et de présomption.


garcès.

C’est pour ces hommes-là que le connétable don Iñigo, dans une prévoyance admirable, portait toujours deux épées, l’une à sa ceinture, l’autre en guise de canne. Et comme on lui demandait un jour pourquoi ces deux épées : « C’est que, dit-il, il m’en faut une pour ceux qui la ceignent également ; et celle qui me sert de bâton est pour châtier un malotru insolent. »


mendoce.

Il montrait ainsi qu’un cavalier doit avoir deux sortes d’armes pour deux sortes de querelles. Cependant moi, au milieu de toutes mes affaires, je n’ai d’armes d’aucune espèce. Prête-moi ton épée, afin qu’à tout événement je ne me trouve point dépourvu, même en prison.


garcès.

La voici. Je me réjouis de me trouver auprès de vous en un moment où je puisse vous servir si vous avez des ennemis.


mendoce.

Dans quel état, Garces, reviens-tu de Lépante[1] ?


garcès.

Comme un soldat fier du bonheur d’avoir, dans cette journée immortelle, combattu sous les ordres du rejeton de cet aigle divin qui dans son vol sublime couvrait de ses ailes le monde entier[2].


mendoce.

Où en est le seigneur don Juan d’Autriche ?


garcès.

Satisfait du résultat de l’entreprise.


mendoce.

Cette victoire est-elle en réalité aussi glorieuse qu’on le prétend ?


garcès.

Veuillez me prêter votre attention. Déjà la sainte ligue…


mendoce.

Arrête. Je vois entrer une femme voilée.


garcès.

Je joue de malheur. J’avais le plus beau jeu pour placer mon histoire, et voilà qu’il retourne d’une figure qui me fera perdre la partie.


Entre DOÑA ISABELLE, voilée.

isabelle.

Seigneur don Juan de Mendoce, permettez qu’une femme qui dé-

  1. Il a ici un anachronisme que Calderon a reproduit plusieurs fois dans le cours de son drame. Voyer la notice qui précède la pièce.
  2. Don Juan d’Autriche, le vainqueur de Lépante, était, comme on sait, fils naturel de Charles-Quint.