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À OUTRAGE SECRET VENGEANCE SECRÈTE


Entre DON JUAN à demi nu.

don juan.

Ce n’est pas sans peine que je suis parvenu à sortir… Où est don Lope ?… Dussé-je y périr, il faut que je le tire de là. C’est son appartement que les flammes ravagent.


le roi.

Arrêtez cet homme.


le duc.

Où allez-vous, insensé ? Que prétendez-vous ?


don juan.

Montrer au monde le dévouement d’une amitié véritable. — Ah ! sire, à peine étions-nous retirés que soudain a éclaté l’incendie. En un instant il a crû à tel point que je crains qu’avant peu il ait tout consumé. Don Lope d’Almeyda est là avec son épouse, et je voudrais les délivrer.


le roi.

Remettez-vous. La prudence est aussi nécessaire que le courage.


Entre MANRIQUE.

manrique.

Je me suis échappé en jetant feu et flamme comme un diable de comédie. Je me figure, avec une certaine satisfaction, que je suis l’Enée de cette Troie. Je vais me retremper un peu dans la mer, quoique je n’aime guère l’eau et surtout l’eau salée.


Entre DON LOPE à moitié nu.
Il porte dans ses bras Léonor qui est morte.

don lope.

Ô ciel clément ! rendez la vie à Léonor, à mon épouse chérie !


le roi.

Est-ce vous, don Lope ?


don lope.

Oui, sire… si mon malheur me laisse assez de sang-froid pour vous reconnaître et vous parler au milieu de cette horrible tragédie. Cette femme, sire, que vous voyez morte, est mon épouse, noble, fière, honnête, vertueuse, digne enfin des louanges éternelles de la renommée. Cette femme est mon épouse, que je n’ai aimée de l’amour le plus tendre qu’afin de mieux sentir la douleur de sa perte. — J’étais entré dans sa chambre et je me disposais à l’enlever, lorsque, étouffée, elle a rendu la vie dans mes bras… Quel sort affreux ! — Cependant il me reste une consolation ; je suis libre par son trépas, et je pourrai vous servir sans faire faute en ma maison. À cette heure, sire, je vous suis jusqu’à ma mort, qui, j’espère, viendra bientôt. (À demi-voix à don Juan.) Et vous, brave don Juan, apprenez à celui qui vous demande conseil de quelle manière il doit