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À OUTRAGE SECRET VENGEANCE SECRÈTE

tôt soulevée vers les nues et tantôt replongée dans les abîmes. Je n’essayerai pas de vous peindre nos inquiétudes, nos terreurs ; mon compagnon et moi nous ne doutions pas de notre perte. À la fin cependant nous arrivions de ce côté, et nous n’étions plus qu’à une centaine de pas du rivage, quand notre barque s’est heurtée et brisée contre un écueil. Séparé de ce généreux cavalier par la violence du choc, j’ai eu le regret de ne pouvoir de secourir, et il s’est enfoncé dans la mer, où son souvenir doit demeurer enseveli.


léonor.

Ô ciel ! hélas !

Elle tombe évanouie.

don lope.

Léonor ! mon épouse ! mon bien ! revenez à vous !… Hélas ! ses mains sont froides !… — Ah ! don Juan, j’ai eu tort de lui conter les dangers que j’ai courus ; un cœur de femme ne supporte pas un tel récit. Son amour a frémi à l’idée de mon trépas… (À Syrène et à d’autres domestiques qui sont accourus.) Transportez-la dans son lit.


don juan, à part.

Qu’il est beau à un homme de garder le silence sur son injure, et d’en cacher à tous les yeux la vengeance !… C’est ainsi que doit se venger celui qui sait souffrir et se taire.

Syrène et les autres domestiques transportent Léonor dans la maison. Don Juan les suit.

don lope.

Eh bien ! mon honneur, ai-je appliqué avec assez de prudence à un outrage secret une vengeance secrète ?… N’ai-je pas bien saisi l’occasion quand j’ai coupé la corde et que je me suis écarté en faisant semblant de vouloir regagner le port ?… Et ce poignard, ne m’en suis-je pas servi contre cet insolent avec une adresse impitoyable ?… Et la barque, n’ai-je pas eu raison de la briser afin qu’on ne pût concevoir aucun soupçon ?… — C’est bien. — Maintenant que, suivant le devoir de l’homme d’honneur offensé, je me suis défait du galant, ce sera le tour de Léonor… Je ne veux pas que le roi me dise de nouveau de ne pas l’accompagner, que je ferais faute en ma maison… Léonor, hélas ! aussi inconstante que belle, et non moins infortunée qu’inconstante, ruine fatale de mon bonheur et de ma vie, vous aussi vous mourrez, vous mourrez cette nuit !… Mais comment ? par quel moyen ?… Répandrai-je son sang sur le lit qu’elle se proposait de souiller ? — Non, ces indices me trahiraient… — J’y suis !… — J’ai confié aux eaux de la mer le soin de ma première vengeance, je confierai au feu le soin de la seconde. Je mettrai le feu à ma maison en commençant par son appartement, et pendant l’incendie… De même que l’or dans le creuset se dégage du vil alliage des autres métaux, de même mon honneur sortira de là épuré… — Les deux élémens auxquels je me confie ne révéleront pas mon secret. — Il faut que demain, oui, demain, pas plus tard,