Page:Calderón - Théâtre, trad. Hinard, tome II.djvu/191

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
181
JOURNÉE II, SCÈNE II.

m’eût excité et que Léonor m’eût retenu ?… Oh ! oui, cela eût été beaucoup mieux, mille fois mieux ! — Voilà les charges ; — voyons la justification… ; car si l’honneur veut condamner justement, il ne doit pas se décider sur des motifs aussi frivoles… N’est-il pas possible, après tout, que Léonor m’ait donné ce conseil parce qu’elle est prudente et noble, parce qu’elle a le cœur haut et bien placé, parce que, moi restant ici, ma renommée en souffrirait ?… Oui, cela est possible, puisqu’elle dit qu’elle est affligée du conseil qu’elle me donne… N’est-il pas possible également que don Juan m’ait conseillé de demeurer dans la seule pensée que rien ne me force à partir et que mon départ déplairait à Léonor ? Oui, cela encore est possible… Et n’est-il pas possible aussi que ce galant ait arrêté ses vues d’un autre côté ?… Et même, en mettant la chose au pis, en supposant que ce soit elle qu’il sert, elle qu’il attend, qu’il regarde, qu’il aime, en quoi donc ces prétentions m’outragent-elles ? Léonor est celle qu’elle est, et moi je suis celui que je suis, et personne n’a le pouvoir de ternir sa réputation ou ma renommée… Mais si fait, hélas !… je m’abuse… Le nuage qui passe devant le soleil ne l’éclipse pas pour cela ; mais il le tache, il le trouble, et à la fin, — à la fin l’obscurcit… — Eh bien ! honneur, as-tu d’autres subtilités à m’opposer encore ? as-tu d’autres peines pour me tourmenter, d’autres frayeurs pour m’entourer, d’autres soupçons pour me tuer ? — Non. — Eh bien ! tu ne me tueras pas, si la s’arrête ton pouvoir ; car je saurai procéder en secret, sagement, prudemment, avec attention et vigilance, jusqu’à ce que je touche à ces circonstances solennelles qui décideront de ma vie ou de ma mort. Mais en attendant qu’elles arrivent, secourez-moi, grand Dieu ! secourez-moi !

Il sort.



Scène II.

Une rue.
Entre SYRÈNE, le visage recouvert de sa mante ; MANRIQUE la suit.

syrène, à part.

Je n’ai pu m’échapper de Manrique pour entrer dans la maison. Il m’a suivie tout le chemin… Que faire ?


manrique.

Holà ! femme voilée, femme de malheur, qui cheminez en regardant et vous taisant, qui déroutez si bien l’ennemi par vos manœuvres ; la femme à robe de soie blanche et noire[1], qui volez le vent en poupe avec la mante bien conditionnée et des pantoufles de serge d’escot ! — Allons, parlez ou découvrez vous, que je sache enfin à quoi s’en tenir sur votre compte ; car votre silence et votre voile me

  1. La de entrecano picote. Entrecano se dit de la barbe, des cheveux entre noir et blanc, et de la personne qui les a tels. Le picote est une sorte d’étoffe de soie très-lustrée.