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JOURNÉE I, SCÈNE I.

— Alors, au milieu de tant de peines et regardant comme un devoir de sauver celle qui les avait causées, je me suis décidé à quitter Madrid et à venir dans une ville où nous soyons en sûreté contre les recherches de la justice et la fureur de sa famille. Dans mes chagrins et mes obligations j’ai pensé à vous, et je viens réclamer votre assistance. Cette dame, don Juan, je l’ai emmenée avec moi, ne songeant qu’à son salut, et faisant taire mes justes ressentimens. Quand je l’aurai mise en sûreté, ce qui est ma première obligation, je n’aurai plus qu’à remplir la seconde que m’ont faite mes malheurs : ce sera de quitter cette femme cruelle que je défends comme homme d’honneur, que j’adore comme amant, et que je fuis comme offensé. Oui, tourmenté de passions opposées, et réunissant tout à la fois les sentimens d’amant et de cavalier, plein de tendresse je la chéris, et plein de jalousie je l’abhorre ; et ces deux obligations je les ai si rigoureusement remplies, que de Madrid ici, — vous pouvez me croire, — je ne lui ai pas adressé deux paroles, si ce n’est ce matin. Je n’ai point voulu que l’on pût jamais dire de moi que mon courage avait été moins puissant que mes désirs : car, à mon avis, celui-là est un homme sans délicatesse, celui-là est un insensé, un lâche, un misérable, un infâme, qui, abandonné à ses appétits sensuels, à ses désirs brutaux, se contente, en amour, de l’accessoire, après avoir perdu le principal. — Maintenant, don Juan, voyez, je vous prie, comment cette dame pourra vivre à Valence sous un nom supposé ; dans quelle maison, dans quel couvent, dans quel village je puis la placer avec sûreté. Le peu que j’ai pu emporter de Madrid je le lui laisserai pour ses besoins. Quant à moi, mon épée me suffit ; car aussitôt que je l’aurai mise hors de danger, me hâtant de la fuir, je vais servir le roi en Italie, et là, je demanderai au ciel que la première balle vienne frapper ma poitrine. Que puis-je, hélas ! souhaiter de mieux que de voir promptement terminer tant de craintes, de peines, de tourmens et d’angoisses, que l’amour me fait éprouver et que l’honneur me force à fuir ?


don juan.

Votre histoire est si extraordinaire, votre aventure si inouïe, que je n’ai qu’une manière d’exprimer mon étonnement, — le silence. Laissons le passé, puisqu’il n’y a plus de remède, et tâchons de pourvoir au présent. Assurément ce qu’il y aurait de mieux ce serait un couvent ; mais il vous faudrait payer la pension de cette dame, et vous-même êtes privé de vos biens et réduit à une pension alimentaire. Pour moi, don Carlos, mon âme, ma vie, mon honneur, tout ce que je suis est à vous ; mais mes affaires se trouvent en ce moment dans une situation fâcheuse, et je ne dois pas vous offrir un concours que je ne suis pas sûr de pouvoir continuer. Donc, peut-être, devriez-vous placer cette dame chez moi, et là, j’ose croire…